« Je n’ay pas plus faict
mon livre que mon livre m’a faict,
livre consubstantiel à son autheur. »
– Montaigne : II, 18, 648c

Aujourd’hui, la revue Les libraires me pose une question : « Écrire est-il une façon d’aimer? » Je voudrais bien y répondre sans mille détours comme auteure de mes propres livres, mais je ne peux pas échapper à ce que j’ai toujours fait : il m’a toujours fallu changer d’abord les questions en de nouvelles questions avant de dégager ce qui me semble une réponse à peu près juste. Je ne sais pas pour vous, mais ça se passe toujours comme ça dans ma tête. C’est la raison pour laquelle je ne fais jamais de tests objectifs pour découvrir certains aspects de ma personnalité qui m’auraient échappé et je ne réponds jamais aux sondages.

Voyez comme je suis! Incapable de répondre à une question par oui ou non, et encore moins par « j’aime/j’aime pas ». J’ai connu une personne-femme qui avait passé le test d’estime de soi de Rosenberg parce qu’elle se soupçonnait de ne pas s’aimer du tout. Elle avait obtenu le score en dessous du plus bas de tous les scores. Or elle avait déjà, avec si peu d’estime de soi, écrit deux pièces de théâtre, des milliers de rapports et de mémos comme attachée politique des ministres L. B. et F. McD., à Ottawa, ainsi que des poèmes et des lettres d’amour à l’adresse de ses amoureux et de ses enfants et petits-enfants, et poursuivi des études en histoire à l’Université d’Ottawa sur le bilinguisme anglais-français tel qu’on le pratiquait au début de la colonie Canada. Puis, elle est partie en quelques heures d’un AVC après avoir prouvé hors de tout doute qu’ÉCRIRE était une façon d’aimer beaucoup les autres même si on ne s’aimait pas soi-même. J’ajouterai que ce dont nous étions persuadées, elle et moi et bien d’autres avec nous, c’est qu’une des meilleures façons d’ÊTRE AIMÉ.ES, c’est de LIRE, puisque c’est par la lecture que nous avons été accueillis en ce monde.

Dans mon essai La Bulle d’encre, j’ai évoqué cette première histoire de lecture qui consiste à être un texte-visage : un enfant arrive et son univers entier, dès ses premières heures et ses premiers jours, se met à la lecture amoureuse des traits et des expressions de ce visage. L’enfant que nous avons tous été, dès la naissance, a été aimé, adoré, adulé par un « lectorat » composé d’au moins une ou deux personnes. Au cours de cette lecture aimante et soignante, l’enfant découvre que certaines réponses de sa part — une risette, un sourire, un cri, un soupir, une larme, une grimace — réconfortent son lectorat, et même l’émeut ou le fait rire aux larmes. Et au fil des jours qui deviennent des mois, l’enfant-lu devient peu à peu l’enfant-lecteur.

LIRE, c’est une histoire d’amour libre, sans obligation de part et d’autre de décliner une identité ou de s’y tenir à tout crin. On peut s’identifier même à la Lune, même au Néant, être un, être une, puis, tous et toutes à la fois! Vous pouvez être l’individu ou/et la foule. Vous pouvez quitter le livre sans qu’il vous coure après, vous pouvez le harceler, lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit, le faire mentir, il ne vous poursuivra jamais. Il n’attend rien d’autre de vous que ce que vous lui donnez. Vous pouvez lui confier des choses que vous ne confieriez à personne, il ne vous trahira jamais.

Je me souviens si bien de mon premier amour, il s’appelait Thierry tête de fer. J’avais 11 ou 12 ans, je ne savais pas que les livres avaient des auteurs et des auteures. J’aurais été bien emmerdée de rencontrer monsieur Jacques van Harp, un Belge qui écrivait pour la collection « Signe de piste ». Quand on tombe en amour dans la cour d’école, on ne veut pas forcément rencontrer les parents de l’Objet Aimé! Ah, ce Thierry, il était plus courageux, brave et secret que toute la cour d’école! Je lui avais confié quand même beaucoup de secrets, et je ne voulais pas que mes sœurs le rencontrent, mon Thierry, ni le lisent, mon livre! J’ai été fidèle à cet amour dont j’avais inventé la réciprocité en donnant son prénom à mon fils qui est bien sûr plus brave et secret que…!

Il y a plein de livres, plein d’auteurs et d’auteures et de personnages dont j’aurai fait la rencontre et dont je ne me serai jamais sentie aimée parce que je ne serai jamais parvenue à syntoniser leur voix, ou la voix de la Réelle Présence qui émane de toute œuvre. Si on n’a pas le choix, si on est vraiment dans l’obligation de lire ces livres qui ne nous aiment pas pour obtenir son passeport ou son certificat de lecture, alors on doit découvrir les raisons pour lesquelles on n’en est pas aimé. Ne pas nous sentir ou ne pas nous savoir aimés par un livre peut nous apprendre un tas de choses sur nous-mêmes et aiguiser notre capacité à nous défendre, oui, à nous défendre contre les tentatives d’emprise sur l’arbitre de nos pensées. Ce personnage qu’est l’arbitre de nos pensées doit absolument rester libre de son destin. C’est pour ça qu’on l’appelle « le Libre Arbitre »! Et ce Libre Arbitre, il doit aux livres lus dans la solitude toute la solidité de sa colonne vertébrale.

Quand, à peine ouvert le livre, quand à peine passées les premières lignes, les premières pages, je sens la présence réelle m’ouvrir un espace d’écoute inespéré qui paraît tomber du ciel, tomber des nues, tomber du vide, dont la vibration m’enveloppe au plus secret de ma panique, oui, je consens à tomber sous l’influence de cet amour. L’œuvre qui vous entend et qui vous écoute dans la totalité de votre être, c’est un amour inclassable. C’est le don qui est l’art, c’est le don qui a fait, fait et fera toute œuvre d’art. La signature de l’auteur ou de l’auteure n’est personne comparativement à la Présence Réelle qui espère la rencontre et la réciprocité au sein de l’œuvre, dans ses pages, dans ses partitions. C’est un amour qui s’adapte et varie avec chacune des lectures qui sont faites. Quelle puissance! Quel mystère! Quelqu’un.e à qui s’ouvrir, quelqu’un.e à qui se confier… Vous voyez le passage : d’abord nous faisons l’expérience d’être nourri.es pour passer à l’autre qui est de nourrir. Le texte fait surgir une naissance qui déclenche cette adhésion absolue qui nous a été prodiguée pour que nous survivions à notre naissance. C’est l’entrée dans la transmission qui se joue ici, où on se met à donner comme on a reçu, à nourrir le texte à notre tour en nous ouvrant à lui, en nous confiant à lui, en lui offrant des garanties. Lorsque nous refermons le livre où nous avons trouvé quelqu’un à qui nous ouvrir, quelqu’un à qui tout confier, ce n’est pas sur des pages que nous le refermons, mais sur cette confidence de nous-mêmes. Le passage du don au contre-don nous place alors de plain-pied dans la certitude de notre naissance, comme si elle se trouvait soudain sûre et achevée.

 

Suzanne Jacob
Suzanne Jacob est née à Amos, Québec. À la fois par le roman, la poésie, la nouvelle ou l’essai, elle met en scène les rapports de la conscience individuelle à la loi, cherche où et comment s’inscrit en chacun la possibilité d’être tour à tour victime ou tortionnaire, innocent ou coupable. Cette thématique trouve sa synthèse dans son roman L’obéissance. Humour, ironie, lucidité, révolte et compassion mêlent leur tonalité pour constituer une voix singulière qu’on pourra retrouver dans ses Prélèvements, dans la collection « Papiers collés », chez Boréal, cet automne.

Photo : © Rémy Boily

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