Communautés, je vous aime

La citation est célèbre : « Familles, je vous hais! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur. » Cette phrase, lancée par Gide dans Les nourritures terrestres (1897), pourrait bien être l’exergue de Faire justice : Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes publié par Elsa Deck Marsault (édité par Remue-ménage ici et La Fabrique en France) cette année.

L’autrice, cofondatrice du collectif d’entraide à la prise en charge des conflits dans les organisations communautaires Fracas, s’arme de son expérience de terrain pour explorer les limites des outils qu’utilisent les communautés progressistes dans la gestion interne des violences. Ce faisant, elle récuse le principe selon lequel on doit « laver son linge sale en privé », et ce, pour le plus grand bien de nos espaces militants.

L’ouvrage repose au contraire sur la conviction (essentielle) qu’il faut cesser de craindre la récupération de nos critiques intracommunautaires par la droite, et plutôt enlever à celle-ci le monopole du discours critique sur l’épouvantail du « wokisme ». À l’hégémonie discursive réactionnaire, nous avons non seulement le droit, mais aussi le devoir de substituer une pensée rigoureuse et autoréflexive sur nos pratiques de justice et de soin collectives. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut donner raison aux chroniqueureuses effarés qui proclament que la chasse aux sorcières est désormais ouverte; en mettant au centre de sa démarche les principes de la justice transformatrice, Deck Marsault redonne plutôt sa juste place à la notion de processus.

Faire justice s’intéresse donc plus précisément à la manière dont le refus des autorités étatiques (la police et la justice), aussi légitime soit-elle, nous amène parfois à aller à l’encontre d’une réelle logique abolitionniste, qui voudrait que nous préconisions davantage, pour reprendre sa formule « les procès sans peine que les peines sans procès ». Pourquoi nous faisons-nous violence à ce point, sinon parce que la logique punitive de l’État a drastiquement infusé nos imaginaires? Comment s’ébrouer de cette gangue toxique et trouver des modèles alternatifs pour surmonter nos différends?

Au-delà de l’acuité extrême de l’autrice quant aux réalités sur lesquelles nous nous cassons actuellement le nez à force de nous échiner à incarner ce que les auteurices de Joie militante (Carla Bergman et Nick Montgomery) qualifient de « militantisme triste », une posture axée sur la pureté et l’intransigeance, Deck Marsault fait le pari de la vulnérabilité et du risque. C’est peut-être le plus beau geste opéré dans Faire justice : déposer sa confiance en l’intelligence sensible de ses interlocuteurices, accueillir la possibilité du conflit et accepter d’avoir la curiosité nécessaire (et jamais malsaine) de découvrir ce qui germe lorsqu’on octroie aux autres la possibilité de répondre autrement à la violence.

Deck Marsault hait-elle sa famille? La question est mal posée : ce qui est répudié, ici, n’est pas le groupe d’appartenance, mais les réflexes d’opacité, d’arbitraire et d’entre-soi dont il est capable de faire preuve. Il faudrait peut-être plutôt dire : communautés, je vous aime.

 

Laurence Perron est docteure en sémiologie et éditrice de la revue Liberté. Elle collabore également en tant que critique et essayiste aux revues Lettres québécoises, Mœbius, Panorama-cinéma, L’Inconvénient et Spirale, dont elle a assuré l’édition Web de 2017 à 2023. Récemment, elle a lancé Queers en cavale, un cinéclub itinérant qui présente des films explorant les rapports joyeux entre queerness et criminalité. La publication de sa thèse (Queeriser l’enquête) aux PUR et aux PUM est prévue pour 2024.

Photo : © Emanuel Guay 

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