Bulle de lumière pince-sans-rire, la Mikella Nicol. Doublée d’un esprit affûté et d’une manière d’être de toutes les époques. Une vieille âme, dirait ma grand-mère. Ces forces vives émanent toujours de son écriture que je fréquente depuis ses débuts au Cheval d’août, sa maison d’édition dès la naissance des Filles bleues de l’été où son souffle s’inscrit à part entière auprès des autres plumes de l’écurie québécoise de renom. Des besogneuses comme elle. Mikella en est toute une. Mise en forme le prouve. Premier opus à la croisée du récit autobiographique et de l’essai de la Montréalaise d’adoption, il est la démonstration même qu’expérience et rigueur payent. C’est musclé. Très musclé.

Ça va même cartonner! Prédiction : les premiers Français qui ont la joie de découvrir l’attachante écrivaine de 31 ans s’exclameront ainsi en lisant Mise en forme. Il faut dire qu’elle se taille déjà une place bien à elle depuis quelques mois de l’autre côté de l’océan. On en parle trop peu — Mikella a l’humilité des plus grandes —, mais elle n’a rien à envier aux voix d’ici plus aguerries qui s’illustrent là-bas depuis un bail en sachant bien « manœuvrer » dans la Ville Lumière qui a ses codes implicites, sa très longue tradition en littérature française. C’est avec un petit sourire en coin qu’elle me raconte — parce que je lui tire les vers du nez — ses récents passages à Paris pour la promotion des Filles bleues, paru chez Le Nouvel Attila, puis pour recevoir le prix Voltaire, créé par la marque Zadig&Voltaire et remis lors d’une grande fête glamour au sein de l’écrin feutré du château Voltaire, quelque part dans le 1er arrondissement de Paris…

« Il y avait de gros sauciers remplis de radis… On soupait à la salade de courgette avec feta… », raconte-t-elle pour rigoler (et me faire rire) un peu, alors que ça faisait presque deux heures qu’on décortiquait avec sérieux Mise en forme qui, justement, traite de l’industrie du fitness, de l’obsession de parfaire son corps, l’améliorer, le faire entrer dans le spectre assez restreint de la beauté et de ses satanées injonctions auxquelles succombent beaucoup d’entre nous. L’autrice n’y a pas échappé. Surtout après une rupture amoureuse. « Ma séparation datait de l’automne précédent. Un événement barbare, mais d’une implacable banalité. Après le choc initial, au lieu de se combler peu à peu, le gouffre en moi s’est agrandi. Il est devenu vertigineux. Ma concentration a faibli, une grande fatigue me minait et j’avais des trous de mémoire. L’écriture s’est tarie; puis mon plaisir à entreprendre toute activité. Toutes, sauf une : l’entraînement physique. Et je ne suis pas sûre que l’on puisse parler de plaisir, mais il y avait là une assiduité, de la satisfaction. […] Cette année-là, perfectionner ma mise en forme a été le seul projet que j’ai mené avec conviction », note Mikella Nicol dans son introduction percutante.

Les Spice Girls aussi
« J’ai essayé de comprendre si l’entraînement m’aidait ou me nuisait dans cet épisode de dépression. On se fait toujours dire que l’activité physique fait des “miracles”… Je comprends que ça génère des hormones bénéfiques, mais en même temps, les femmes, quand on fait de l’exercice, c’est tous ces discours liés à l’atteinte d’une certaine perfection qui viennent, même si on ne veut pas ça. C’est plus fort que tout. On nous pesait au début de nos cours d’éducation physique au secondaire! », se souvient celle qui a grandi à Sherbrooke pour résumer un des axes centraux de son livre. Vivement, donc, que se terminent ces années du début 2000… Mmmmm… « Même si les discours évoluent, trente et un ans d’aliénation, on ne peut pas changer ça vite. On nous saturait d’images. J’ai beaucoup d’empathie pour l’enfant ou l’ado qui n’avait aucune défense intellectuelle », déplore-t-elle, se remémorant sa jeunesse biberonnée aux Spice Girls, The Pussy Cat Dolls, Mean Girls, etc. Hélas, les « belles images » se poursuivent de nos jours aussi sur les réseaux sociaux. Ad nauseam.

Si le fitness permet un certain contrôle du corps, l’espace public, lui, devient une fosse aux lionnes qui se referme sur soi devant tous les risques associés à l’inconnu, aux inconnus, ou pas. Autre thème fort de Mise en forme : un voyage à New York avec l’amoureux de l’époque qui rappelle la violence dont ne sont jamais à l’abri les femmes, où qu’elles aillent, et dressée en filigrane au fil des mots de Mikella qui se passionne pour les crimes réels, suivis par une majorité de femmes. La fan de ce qui est mieux connu sous l’appellation true crime se demande comment il pourrait en être autrement, alors que les femmes sont à la merci de la haine qu’elles suscitent, un féminicide après l’autre. L’indomptabilité du corps de la femme menacée de disparition que même la mise en forme ne gardera de toute façon pas éternellement vivant…

Les fées avant elle
Étonnant par ailleurs, comme le souligne l’écrivaine, que le fitness soit aussi peu présent dans les écrits des autrices. Bien sûr, on ne saurait passer sous silence l’œuvre de feu Nelly Arcan, notamment son roman À ciel ouvert qui traite du sujet de manière plutôt frontale, façon de surligner que « de la beauté, on refuse d’admettre les efforts qu’elle réclame », note la jeune trentenaire qui accompagne savoureusement ses réflexions percutantes d’une kyrielle de sources vers lesquelles on a envie de (re)tourner, comme Mona Chollet, Alison Bechdel, Alice Bolin, Carole David, Fanie Demeule, Daphné B., et, bien sûr, l’incontournable Maggie Nelson, fée marraine des littéraires, avide de crimes réels et qui, avec Une partie rouge (The Red Parts, 2007), a su traiter du meurtre de sa tante Jane comme peu l’ont fait avant elle.

Il va sans dire que cette fée et toutes les autres, mortes ou vivantes, se sont penchées au-dessus de la table de travail de la Montréalaise, insufflant à ce nouveau titre une part de leur génie dont les assises étaient déjà bien solides avec pareille autrice qui ne peut plus être considérée comme émergeante. Qu’importe son corps, musclé ou pas, Mikella Nicol ne disparaîtra pas de sitôt.

Photo : © Justine Latour / Le Cheval d’août

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