Chaque famille possède sa propre mythologie. Une collection de récits plus grands que nature, au carrefour de la fabulation et de la chimère, qui sont autant de fragments du passé qui tissent la trame de l’appartenance au patronyme. Pour l’autrice Katherine Girard, c’est l’histoire de son arrière-grand-mère, Helena Gaudreau, telle que racontée par sa grand-mère, ses grandes tantes et grandes cousines, qui constitue un pan essentiel de son imaginaire familial. Ou comment cette femme, considérée comme intraitable, forte de caractère, déterminée et « dure aux hommes » — elle a eu trois maris —, née au début du siècle précédent dans un petit village du Lac-Saint-Jean, a pu tracer sa route. C’est ce récit qu’elle creuse et réinvente à sa manière dans le premier tome d’une trilogie intitulé Helena : Les rêves piégés, publié aux éditions Hurtubise.
Helena, d’abord esquissée à partir des notes de sa grand-mère à qui Katherine Girard avait promis d’écrire son histoire, prend forme au fil de longues recherches. L’autrice affine peu à peu son portrait à partir d’investigations généalogiques, menées seule ou en collaboration avec divers membres de sa famille, proches et éloignés. La lignée d’Helena se dévoile ainsi à travers les arbres généalogiques, les archives de l’État civil, ainsi que la page Facebook destinée aux descendants de la famille Gaudreau. L’autrice rassemble les photos existantes, précise les dates de naissance, de mariage et de décès de ses personnages et va même jusqu’à écumer les journaux d’époque ainsi que les publications municipales pour reconstituer le quotidien du début des années 1900, ancrant ainsi son récit dans une réalité historique la plus précise et la plus crédible possible.
Le personnage historique laisse pourtant rapidement place à une Helena de papier. Comme le mentionne l’autrice dans le prologue de son roman : « Je ne pourrai pas m’en tenir à ce qui s’est réellement passé — pas seulement, du moins, surtout en ce qui concerne les personnes qui ont traversé sa vie : trop de données inconnues passent encore à travers les mailles du filet. Je vais donc broder son existence et celle de tous ceux qui l’entourent comme je me l’imagine, me donnant cette liberté d’inventer ce qui a été perdu à jamais. » Ainsi, le récit s’éloigne de la biographie pour revendiquer pleinement son statut de fiction. Il s’appuie sur les ressorts narratifs propres au roman afin d’explorer avec plus de liberté et de profondeur les pensées intimes de sa protagoniste avant-gardiste ainsi que les personnages qui gravitent autour d’elle.
Helena est l’incarnation même de cette force silencieuse et tenace, héritée des générations passées, capable de garder le cap malgré les tempêtes et les épreuves.
Helena est donc une création, mais qui appartient à une époque bien définie. Le début du XXe siècle constitue un moment charnière de l’histoire du Québec et une période particulièrement féconde pour une écrivaine qui veut exploiter, par le récit, les ondes de choc causées par les événements majeurs qui bouleversent le monde entier : la Première et la Seconde Guerre mondiale, la pandémie de grippe espagnole, ou encore l’électrification progressive des régions, pour ne nommer que ceux-là. Face à ces mutations qui entraînent doucement la société québécoise vers la modernité, deux postures s’offrent à ceux et celles qui en subissent les contrecoups. La première est la peur. Comme le souligne Katherine Girard, ceux attachés aux valeurs traditionnelles résistent souvent au changement, rendant l’adaptation aux nouvelles mentalités lente et difficile. À l’autre extrémité, la nouvelle génération accueille ces mutations avec ouverture et curiosité, portée par une soif de liberté et un élan résolument tourné vers l’avenir.
Et c’est peut-être là l’un des grands drames de la vie d’Helena : être prise entre ces deux postures opposées. Elle, qui a grandi au sein d’une famille canadienne-française de quatorze enfants, au fin fond d’un rang isolé du village de Saint-Ambroise, au Lac-Saint-Jean, voit ses aspirations limitées à celles, attendues, de toutes les femmes de son époque : grandir, veiller sur les plus jeunes, se marier, fonder à son tour une famille.
Un cycle de vie entièrement enraciné dans le territoire qui l’a vue naître et qui, sans surprise, la verra aussi mourir. Sa seule échappatoire est celle du mariage, et c’est précisément ce que lui propose son meilleur ami d’enfance, Liguori Simard. Mais comme tous les tournants de l’existence, celui-ci s’accompagne d’un horizon restreint : Helena emménage dans la ferme voisine avec l’attente tacite d’enfanter dans les plus brefs délais. Car en 1920, être femme, c’est avant tout être mère.
Ce rôle dans lequel on la voit évoluer durant ce premier tiers de la trilogie est d’autant plus intéressant qu’il témoigne d’un changement de mentalité entre les générations. Sur la question de la maternité, un véritable fossé sépare Helena de sa mère, Georgianna. Issue d’une génération prisonnière de son statut de femme, Georgianna n’a ni les mots ni l’espace mental pour verbaliser sa détresse : « Les femmes de l’époque de Georgianna se développent tranquillement, avec plein de nœuds. Elles sont prises dans leur condition. Alors que les filles de Georgianna, leur but, c’est de se sauver. » C’est précisément cette volonté d’émancipation que l’on retrouve chez Helena, qui se questionne au-delà de son rôle de mère. Elle interroge sa place dans la société, ses besoins, ses désirs, et s’autorise même l’exploration de ses fantasmes. On perçoit en elle l’émergence d’un féminisme en décalage avec son époque. Mais cet élan de liberté se heurte à la dure réalité. Les temps sont incertains, les drames s’accumulent, et cette jeune femme d’à peine 20 ans devra reconnaître qu’elle ne pourra entièrement échapper à son destin.
Guerre, maladie, deuil, travail acharné et difficile au quotidien… comprendre le personnage d’Helena, c’est avant tout saisir la résilience qui l’habite et définit toutes ses actions. Bien qu’elle idéalise la liberté en rêvant d’expériences exaltantes qui la libéreraient de sa condition, les moyens de concrétiser ce rêve, tout en demeurant fidèle aux valeurs qui la définissent, lui échappent. Helena vit un véritable choc des valeurs; en tension constante entre ce qu’elle doit et ce qu’elle voudrait faire. Sans issue véritable, chaque choix l’embourbe un peu plus dans ce rôle qui ne semble pas être taillé pour elle.
Pourtant, pour Helena, vivre dépasse souvent la simple survie : c’est un acte de résistance et de courage. Et c’est cette forme de survivance inscrite dans l’ADN des femmes de l’époque, transmise par lignée sororale aux femmes d’aujourd’hui, que l’autrice cherche à explorer à travers l’écriture de ce roman. Il faut dire que Katherine Girard n’est pas étrangère à cette écriture féminine engagée, elle qui a une douzaine de romans à son actif représentant chacun des parcours féminins diversifiés. Si elle choisit de s’attacher à ces protagonistes fortes, c’est d’abord par volonté d’offrir des modèles positifs à ses lecteurs, mais surtout parce qu’elle ne conçoit pas écrire un personnage féminin que l’on pourrait qualifier de faible. Non par idéalisme, mais parce qu’à ses yeux, la faiblesse n’est pas une fatalité féminine, mais un mythe à déconstruire. Cette nouvelle trilogie ne déroge pas à la règle. Helena est l’incarnation même de cette force silencieuse et tenace, héritée des générations passées, capable de garder le cap malgré les tempêtes et les épreuves. Ce roman se fait ainsi un devoir de mémoire, un hommage vibrant aux racines familiales de l’autrice, mais aussi à toutes ces femmes ordinaires qui, comme Helena, ont bravé les obstacles, ouvert des voies et tracé des chemins pour les femmes d’aujourd’hui.
Photo : © Julie Artacho














