Il y a les personnages, complexes, énigmatiques, et il y a la trame, qui nous entraîne à la fois dans des scènes très réalistes et dans des manifestations se rapportant au domaine de l’inexpliqué. Les périodes sont mobiles aussi, passé et présent s’entremêlent, des événements en expliquent d’autres, des échos s’appellent et se répondent. Mais c’est d’abord le lieu qui a amené Alexie Morin à échafauder l’histoire de son plus récent roman. Situé dans la petite ville de Wickford Mills, au bout du rang Lynch, se trouve le chemin Rond, là où sont érigées les maisons des membres de la famille McCabe. En bordure extérieure, un étang, un ruisseau, et derrière, un immense bois, lieu d’exploration, d’imaginaires et de confluences.
L’écrivaine cite Castel Rock de Stephen King et Twin Peaks de David Lynch pour parler de villes fictionnelles mythiques qui pour elle sont des cadres parfaits où faire évoluer des protagonistes, leur créant des points de rencontre, des habitudes, des souvenirs. « La petite ville comme milieu pour baser un roman, c’est juste assez petit pour que tout le monde puisse se connaître et que tu puisses faire la carte de toutes les relations interpersonnelles, puis c’est juste assez grand pour être un univers entier. » Le décor étant planté, les rouages des interactions peuvent maintenant exister, s’enchaîner, s’entrechoquer.
Glisser par une fissure
David et Vincent, à peine sortis de l’adolescence, sont des cousins qui, bien qu’ayant vécu une enfance assez semblable et unis par les liens et par les jeux, n’ont pas le même regard sur la vie. Gravite autour d’eux une constellation familiale : des cousines, des oncles et des tantes, Marylou qui a dû endosser le rôle de mère très tôt, Tommy le grand cousin rêveur qui reviendra au bercail après avoir tenté de s’en affranchir. La question de savoir de quelle façon nous appartenons au monde est en filigrane de tout le roman, ce qui nous distingue, nous construit et cherche à s’accomplir. Sommes-nous libres ou plutôt conditionnés par ce qui était là avant nous? La manière dont l’entourage nous définit est-elle constitutive de ce que nous deviendrons? « Dans cette histoire-là, tout passe par l’intériorité, par le corps, par la sensibilité, par l’intelligence et par les sensations. »
Vincent est un garçon de peu de mots, taciturne, attaché aux choses et aux expériences davantage qu’aux gens. En 1994, il a 11 ans, il décide de partir seul en exploration dans l’étendue boisée et s’égare en chemin. Cette aventure le fera basculer dans une dimension différente, altérant le continuum linéaire de son existence en l’inscrivant dans une autre temporalité. « C’est du fantastique français traditionnel, c’est-à-dire comme les contes de Guy de Maupassant, explique Alexie Morin. Aussi, je suis en train de relire Hurlevent d’Emily Brontë, qui est un intertexte super important de La maison du rang Lynch. Dans ces livres-là, c’est la même chose pour La maison hantée de Shirley Jackson et Le tour d’écrou d’Henry James, il y a une espèce d’ambiguïté. »
Le jour où Vincent se hasarde en forêt correspond au moment où il vient d’apprendre la disparition d’Anne-Claire, l’aînée de ses tantes qui a pris la fuite dans les bois alors qu’elle était enfant. Ne sachant pas s’il s’agit d’une légende ou d’une vérité, il n’a pas forcément anticipé le phénomène lorsqu’il bascule tout à coup dans l’entre-deux sphères. Subrepticement, la lisière qui sépare les époques apparaît plus poreuse, une brèche s’ouvre dans la réalité. Cette occurrence paranormale peut prendre plusieurs approches, celle de la présence d’un champ impalpable, voire d’une essence quantique, celle d’un signe de l’au-delà ou celle d’un basculement dans la schizophrénie. « La nature du surnaturel est indécidable. Dans le roman gothique spécifiquement, c’est intéressant parce que ce sont les manifestations fantastiques qui vont être le reflet, sans nécessairement en être le résultat, des tourments intérieurs, des angoisses des personnages. Elles vont servir à parler des problématiques sociales desquelles tu ne peux pas parler sans avoir ce petit voile-là. » La dimension fantastique, par l’étrangeté et la stupeur qu’elle provoque, symbolise ce qui se tait ou ce qui a été enseveli il y a longtemps et qui veut renaître. L’histoire d’Anne-Claire s’apparente au tabou enfoui depuis des années qui s’exprime par le truchement d’une seconde génération, un récit amplifié par les non-dits, porté maintenant par les descendants. Cette mise au jour servira de repères pour Vincent, telle une protection qui le sauvera temporairement, telle une force émanant d’une zone intangible et agissant par-delà l’espace concret.
Au bout de soi
David pour sa part figure une sorte d’antithèse de Vincent. Son éveil et sa conscience se forment au contact des personnes, il est un être profondément social. Le regard d’autrui participe à la construction de son identité autant qu’il le condamne à correspondre aux attentes. Il ressent le besoin de tourner les talons pour s’en détacher et s’émanciper. « C’est violent d’être aussi fortement déterminé par l’endroit d’où tu viens et par les discours, par la façon dont ceux qui étaient là avant toi décident presque de ce que tu vas être avant que toi tu aies eu le temps de devenir. » Ailleurs, il croit qu’il sera débarrassé de ses entraves, habité par la naïveté d’un recommencement sans imaginer qu’on ne se défait pas si facilement de l’image qu’on s’est façonnée au long cours; le camouflage a été si mûrement organisé qu’on ne saura peut-être plus se reconnaître.
Dans La maison du rang Lynch, Alexie Morin approfondit comme jamais son œuvre en forant les parts les plus insondables de nos hantises et de nos psychoses. Foulant des sentiers minés — l’enfance, la tragédie, les héritages —, elle transcende les limites du réel. « Tu vas voir le passage, le chemin, il va apparaître, comme une extension de toi-même, devenu immense et minuscule en même temps. Tu vas t’avancer, tu vas être aspiré. Pendant une seconde, tu vas être partout à la fois, pis quand ça va arriver, il faut que tu te souviennes, et que tu restes toi. » Une fois de l’autre côté, nous ne sommes plus les mêmes.
Photo : © Justine Latour/Le Quartanier













