Une histoire silencieuse raconte Thérèse Lefebvre, une femme au regard absent qui intrigue dès le premier coup d’œil, qu’on pourrait croire actrice ou chanteuse, vu ses airs, son visage joliment symétrique. Mais Thérèse était mère au foyer. À son décès en 1970, elle n’avait que 27 ans, et déjà trois enfants.
Brodé entre Montréal (lieu de résidence d’Alexandra Boilard-Lefebvre) et Chicoutimi (où a rendu l’âme Thérèse), Une histoire silencieuse vient de paraître à La Peuplade, phare littéraire et culturel qui éclaire le centre-ville saguenéen. « J’ai beaucoup marché sur la rue Racine en écrivant le livre, je passais devant les bureaux de la maison d’édition et je rêvais d’y être publiée. Finalement, c’est ce qui est arrivé. Je sens que la boucle est bouclée. »
Tout premier roman est forcément un événement, et avant de sortir des presses, celui d’Alexandra Boilard-Lefebvre en était déjà un pour son entourage. Même au stade de création, Une histoire silencieuse remuait déjà bien des choses — des souvenirs douloureux, très certainement — au sein du clan Lefebvre, dans la famille paternelle de l’autrice. En écrivant ce texte, qui a d’abord connu une première vie sous la forme d’un mémoire de maîtrise (intitulé Histoire d’une femme sans histoire), l’universitaire et travailleuse culturelle s’est attaquée à un tabou tenace. Elle est allée creuser là où nul n’avait osé le faire avant elle, à part une poignée d’enquêteurs de la police, bien entendu.
Heureusement, nombreux sont ses parents qui ont voulu l’aider, la nourrir dans sa quête. Ils ont, pour le bien de l’exercice, accepté de lever le voile sur leurs secrets. Alexandra Boilard-Lefevbre leur fait une place toute spéciale dans le livre, les citant mot pour mot pour préserver les couleurs de leurs parlures, mais en s’efforçant quand même de taire leurs noms, par souci de discrétion. Il en résulte des chapitres mystérieux, des monologues incarnés à souhait, écrits un peu comme du théâtre, de longues répliques plus vraies que nature. « Ce qui m’a surprise, c’est que je n’ai pas eu à convaincre personne. Bien sûr, il y en a quelques-uns qui ont refusé, et j’ai respecté leur décision, je n’ai pas insisté. En tout cas, je pense que ma position de petite-fille m’a permis d’avoir un certain recul sur l’histoire. C’est sûr que c’est émotif pour moi, parce que c’est la mère de mon père et que je connais les conséquences que sa disparition a eues sur lui, parce que je suis vraiment empathique et tout, mais je n’ai pas de lien direct avec Thérèse. En fait, mon réel attachement s’est bâti dans l’écriture. »
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Même au stade de création,
Une histoire silencieuse remuait déjà bien des choses au sein du clan Lefebvre.
Faire son cinéma
Quand elle ne s’adonne pas à ses activités littéraires, Alexandra Boilard-Lefebvre occupe le poste de directrice générale chez Vidéographe, à Montréal, un centre d’artistes voué à la recherche et à la diffusion des images en mouvement. Elle signe aussi des critiques de films pour le site Panorama-cinéma. Forcément, sa passion pour le 7e art teinte sa manière de jouer avec les mots.
Sans reprendre les codes d’une série de true crime produite par Netflix, et donc verser dans le sensationnalisme, la structure de son premier ouvrage (faite de descriptions de photos d’archives, de témoignages de proches et de spécialistes) donne quelquefois l’impression de lire la retranscription d’un bon documentaire. « Je crois que mon goût du cinéma inspire quand même mon écriture. À un certain point, je me sentais comme une monteuse de cinéma avec tous mes fragments. […] Je pense que le côté documentaire vient peut-être aussi du fait que j’ai délibérément voulu me placer en témoin. J’avais comme volonté de ne pas être trop interventionniste, que ma narration, ce que les personnes disent, trahisse ce que je pense. »
Le commentaire de l’écrivaine passe donc par les choix faits au montage, l’enchaînement des différents chapitres, des bouts de témoignages qui souvent se répondent l’un l’autre, nourris de citations finement sélectionnées, comme celle où l’un des personnages parle, à demi-mot, de sa relation avec Thérèse comme d’une erreur. « Parce que je voulais pas vivre une deuxième erreur », lit-on, page 68, dans un passage, une chute, qui franchement nous remue après avoir refermé le livre.
Si certains aveux sont d’une intense honnêteté, Alexandra Boilard-Lefebvre fait montre d’une grande retenue : jamais elle ne tente de faire porter le blâme à quiconque, jamais elle ne cherche de coupable. À la lecture de son texte, ses intentions ne font aucun doute : on sent qu’elle a avancé dans l’écriture comme une funambule sur un fil, en s’efforçant de se maintenir en équilibre pour ne blesser personne. Son approche est résolument bienveillante.
Une histoire commune
« Pour moi, Une histoire silencieuse, c’est l’histoire de Thérèse, mais c’est aussi celle de toutes ces vies anonymes qu’on n’a pas racontées », résume l’autrice. Indirectement, elle interroge notre rapport à la mémoire et trace les grandes lignes de l’histoire de la condition des femmes dans le Québec des années 1960, à l’heure où la Révolution tranquille ne profitait pas encore à tout le monde.
Après avoir convolé en justes noces, la grand-mère d’Alexandra Boilard-Lefebvre ne s’est jamais vu accorder le droit de choisir entre un travail à l’extérieur de la maison et un rôle de maman à temps plein. C’était le lot de bien des jeunes mariées de l’époque, comme en témoigne l’essai de Betty Friedan paru en 1963, The Feminine Mystique, ouvrage devenu référentiel, où la journaliste américaine tend son micro à d’authentiques housewives, des contemporaines de Thérèse. Plusieurs passages sont d’ailleurs cités dans Une histoire silencieuse : « J’ai été bouleversée en lisant Betty Friedan parce que j’avais, pour la première fois, l’impression d’accéder à la voix de ma grand-mère. »
Cette biographie morcelée est aussi objet de mise en garde. Impossible de la lire sans penser à ces #tradwives qui prônent un retour à la vie strictement domestique dans leurs vidéos sur TikTok, sans se dire (à l’aube du second mandat de Donald Trump) que les acquis des femmes sont encore très fragiles. Il faudra, pour éviter d’autres tragédies, s’efforcer de rester vigilantes. Avec une pensée pour Thérèse et toutes les autres.
Photo : © Laurence Perreault-Brière













