On connaît l’ampleur de la débâcle depuis des années et pourtant, la situation perdure. On a beau valoriser la littératie, souligner son apport économique, promouvoir des formations, rien ne semble y faire. Les défis pour faire bouger l’aiguille de notre illettrisme persistent.
Encourager l’alphabétisation est primordial, mais force est de constater que, si nous souhaitons avancer plus vite, nous devons combattre cette anémie grâce à de nouveaux stratagèmes.
Et si on se dotait, au Québec, d’une meilleure culture de la lecture?
Définissons grossièrement la culture comme un ensemble de représentations partagé par un groupe qui oriente le comportement des individus qui le composent. Elle relève du domaine de l’acquis. On ne naît pas pétri d’une culture ; on s’y moule au fil du temps, on use de son étoffe pour se tisser une identité.
Chez nous, on fait reposer en grande partie la responsabilité de ce champ des possibles sur deux piliers : la famille et l’école. Force est d’admettre que notre approche est défaillante. Se fier aux parents pour lancer et poursuivre la transmission de cette dynamique sociale avive les fractures socioéconomiques. Il est absurde de croire que nos nombreux concitoyens ayant des difficultés de lecture — ou n’ayant jamais appris à l’aimer — sauront éveiller ce plaisir chez leurs enfants, qu’ils en feront une routine, qu’ils fréquenteront les bibliothèques et les librairies.
Reste le système d’éducation. Le délabrement de nos écoles publiques et la pénurie dramatique de personnel font en sorte que l’achat de nouveaux livres et l’aménagement de belles bibliothèques ne sont pas une priorité. Pourtant, les élèves qui ont un penchant pour la lecture connaissent de meilleurs succès scolaires et y trouvent davantage leur compte.
Notre programme éducatif présente la lecture sous un jour aride, coincée entre les notions de grammaire et de syntaxe, contrairement aux arts plastiques, au théâtre, à la musique, qui ont leurs concentrations consacrées. Il faut redonner à l’acte de lire la place qui lui revient : celle du plaisir et de la liberté. Si les classes artistiques ou sportives agissent comme des soupapes pour plusieurs élèves, comment se fait-il que nous n’utilisions pas la littérature, l’expression par excellence de l’évasion, à cette fin?
Trop souvent, si un jeune n’aime pas l’école, il n’aime pas lire. C’est la pire équation possible. La lecture est une aptitude indispensable pour apprendre, rêver et créer. Elle fabrique des citoyens capables et autonomes, peu importe leur niveau d’éducation.
Comment faire, alors? Il y a certainement des mécanismes sociaux à instaurer, des budgets à débloquer, des barrières à renverser, mais je souhaite d’abord parler de culture. Il n’y a pas de recette toute faite pour la manipuler, c’est à nous de l’inventer.
« Il faut redonner à l’acte de lire la place qui lui revient : celle du plaisir et de la liberté. »
Prenons appui sur des acquis que nous avons développés avec brio. Le plus évident est probablement le hockey. Personne ne niera qu’il existe une culture de ce sport au Québec. Tout le monde sait qui est Carey Price. Les politiciens s’empressent de souligner leur amour du jeu sur les réseaux sociaux. Même au Musée des beaux-arts de Montréal, on tombe sur le portrait de Ken Dryden peint par Serge Lemoine.
Cette culture existe parce que tous les matchs du Canadien sont diffusés à la télévision, que nos médias ont construit des mythes autour des joueurs célèbres, qu’on a senti l’excitation dans les voix des partisans qui nous entourent, qu’on s’y adonne dans les parcs et les ruelles. Ce qui auréole le hockey, chez nous, c’est le plaisir.
Il faut donc développer le bonheur de lire. Comment? D’abord en lisant! En 2013, l’auteur Neil Gaiman lançait ce message lors d’une allocution à la Reading Agency à Londres : lisez! Partout, souvent. Qu’on vous voie lire et avoir du plaisir à le faire! Prêchons par l’exemple.
Prenons aussi conscience que cette culture est une responsabilité collective. L’amour de lire doit être un projet de société. Il faut que ce soit une cause nationale, un débat continu, une agora où l’on juge le mérite de nos dirigeants. Nous devons valoriser cette habitude au même titre que celle de faire du sport. Nous avons tous appris que l’effort physique préserve le corps, nous devons inculquer que la lecture magnifie l’esprit.
Il faut enfin montrer ce plaisir. Que des artistes populaires lisent dans les téléréalités et les téléromans, dans les publicités et les photos de mode. Que l’on souligne la présence d’articles forts dans les magazines, que l’on encense les romans qui en sont dignes dans les talk-shows, que l’on entende de la poésie sur la place publique. Les efforts actuels sont trop timides. Si l’on souhaite voir la lecture entrer dans les mœurs des Québécois, il faut se donner des outils, la mettre en scène et l’estimer davantage.
Parce qu’être un lecteur, ce n’est pas simplement posséder une compétence technique, c’est avoir accès à un état d’esprit. C’est avoir ses entrées vers un bagage qui, depuis des siècles, prône la démocratisation du savoir, la critique, l’imagination et la liberté. Et ce, à travers le monde. Seuls les tyrans brûlent les livres.
La lecture rapproche les classes sociales, les religions, la gauche, la droite. C’est un premier pas, où l’on doit lire ce que l’autre veut exprimer sans qu’on puisse l’interrompre, changer de sujet ou lui faire perdre sa concentration. C’est souvent le premier engrenage d’un dialogue constructif.
La lecture est un fondement de la société civile. Elle développe l’empathie et facilite l’acquisition de connaissances tout en permettant, l’espace de quelques pages, d’échapper aux langueurs du quotidien.
Qu’attend-on pour s’y mettre?

Charles Prémont
Auteur, dramaturge, journaliste et administrateur sur le conseil d’administration de la Fondation Lire pour réussir, Charles Prémont a à cœur la cause de la littératie au Québec. Il a d’ailleurs mis sur pied une journée nationale de réflexion sur la culture de la lecture au Québec en 2017.
Photo : © Lysanne Martin












