Le Festival international de littérature (FIL) de Montréal fête cette année son 30e anniversaire. L’occasion est belle pour revenir sur ses trois décennies d’histoire, mais aussi pour braquer les projecteurs sur celle qui le tient à bout de bras : Michelle Corbeil, directrice du FIL et grande défenseuse des livres.

Par un matin caniculaire, Michelle Corbeil nous accueille avec un grand sourire dans son petit bureau du Mile End, là où la modeste équipe du FIL fait naître chaque année, avec quelques bouts de ficelle et un travail acharné, un festival unique et reconnu à travers la francophonie.

Entre ces murs résonnent la riche histoire du FIL : les affiches des différentes éditions du Festival, des morceaux de décors glanés ici et là et les photos des grandes personnalités qui l’ont animé.

Au centre, Michelle Corbeil, la personne la mieux placée pour raconter cette aventure.

Celle qui porte le triple chapeau de codirectrice générale, directrice artistique et directrice des communications est aussi la mémoire vivante du FIL, puisqu’elle est la seule à avoir été de toutes les éditions depuis ses débuts en 1994.

Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent (2006-2016) : © Yves Renaud

Les yeux pétillants, elle se souvient de l’effervescence qui animait le milieu culturel québécois à cette époque.

« En 1994, il faut se rappeler que Gaston Miron, Anne Hébert et Réjean Ducharme, tous ces piliers de la littérature, étaient encore vivants. C’est aussi l’année où le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) a été fondé, le Musée d’art contemporain venait d’emménager à la Place des Arts, l’Usine C était sur le bord d’ouvrir. On inventait des choses », raconte celle qui avait alors été embauchée comme coordonnatrice et « femme à tout faire » de ce premier FIL.

La vague des festivals déferlait alors sur Montréal : musique, danse, cinéma, humour, etc. Mais rien pour la littérature. L’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) a décidé de remédier à ce manque en créant un événement entièrement consacré aux écrivains, mais qui sortait du cadre habituel des bibliothèques et des salons du livre.

La détresse et l’enchantement (2009) : © Pierre Crépô

« L’objectif était de briser l’isolement des écrivains, de les faire connaître de façon différente en les faisant travailler avec des artistes d’autres disciplines », explique Michelle Corbeil de sa voix douce.

Même si elle ne se décrit pas comme nostalgique, la femme de lettres se fait un plaisir de replonger dans les nombreuses archives photographiques que le Festival a accumulées à travers les époques.

Au fil des photos qui s’affichent sur son ordinateur, ce sont certaines des grandes soirées du FIL qui renaissent : cabarets littéraires, lectures publiques et autres adaptations scéniques de grands textes. Sur scène, des grands de notre littérature comme Marie-Claire Blais, Dany Laferrière, Robert Lalonde, Joséphine Bacon ou Rodney Saint-Éloi, mais aussi des amoureux des lettres comme Gilles Vigneault, Chloé Sainte-Marie et Marie Chouinard.

Croissance
Le Festival s’est détaché de l’UNEQ en 2005 pour voler de ses propres ailes et continuer à croître.

« En étant la créature de l’UNEQ, le Festival n’avait pas accès à certaines sources de financement. Et tant qu’il appartenait à l’UNEQ, les grandes orientations et enjeux étaient discutés à l’assemblée générale de l’UNEQ, à laquelle je ne pouvais pas assister parce que je ne suis pas écrivaine », rappelle Michelle Corbeil, qui a pris la direction de l’événement la même année.

La séparation naturelle s’est faite sans heurts et les deux entités conservent aujourd’hui des relations cordiales.

« J’ai toujours été extrêmement reconnaissante envers l’UNEQ. La beauté du Festival, c’est qu’il a été pensé, créé et fondé par des écrivains et écrivaines. Sa mission, c’est de faire la promotion des écrivains, du livre et de la lecture, par tous les moyens possibles. »

Avec les années, le FIL a investi de nouveaux lieux, comme la Place des Arts, et a accru son rayonnement en accueillant des artistes internationaux de renom comme Fanny Ardant, Sami Frey, Jane Birkin ou encore Jean-Louis Trintignant, un fidèle de l’événement.

Les spectacles se sont professionnalisés, notamment grâce à l’apport de Lou Arteau, qui fut directrice de production pendant quelques années, et les plus grands metteurs en scène chapeautent des spectacles du FIL : Denis Marleau, Angela Konrad, Martin Faucher, Brigitte Haentjens, etc.

Des moments de folie comme Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, spectacle annuel présenté pendant dix ans, ont fait la renommée de l’événement, alors que des lectures, comme celle de La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy, ont été reprises et montées sur les planches des plus grands théâtres.

En trois décennies, le FIL aura fait naître plus de 1 000 manifestations artistiques qui ont fait se rencontrer plus de 5 000 écrivains et artistes et 300 000 festivaliers. Pas mal pour un événement dont le budget de départ s’élevait à 25 000$.

Michelle Corbeil : © Annie Rossano

Le travail d’une vie
L’épopée du FIL n’est pas un long fleuve tranquille pour autant.

En 2011, l’événement se voit retirer à quelques mois de sa présentation une importante subvention du gouvernement fédéral, grevant son budget et remettant en cause son existence même.

« C’était extrêmement compliqué à ce moment, se souvient avec émotion Michelle Corbeil. On était au mois de juillet. J’étais seule dans mon appartement et je pleurais au milieu de mes livres en me disant : “Mais qu’est-ce que je vais faire?” »

La DG s’en est sortie en organisant des soirées-bénéfice et en renonçant à une partie de son salaire.

« Le plus important a toujours été de payer mes artistes, insiste-t-elle. Pendant des années, ç’a été pas facile. Mais j’ai senti un énorme soutien autour de moi. »

La plus grande fierté de Michelle Corbeil est d’ailleurs d’avoir su créer une communauté de collaborateurs fidèles et profondément engagés dans la réussite de l’événement et la promotion du livre. Mais malgré les succès du FIL et son ancrage profond dans la vie culturelle montréalaise, la directrice générale demeure inquiète quant à sa survie lorsqu’elle décidera de céder sa place.

« La crédibilité et le travail du Festival sont reconnus. Moi, ce qui m’inquiète beaucoup, c’est que je ne suis pas éternelle. Un moment donné, il va falloir que je passe la main. Et c’est la survie même du Festival qui est en jeu. »

Avec passion, elle relate tous les efforts qu’elle met avec sa petite équipe dans l’organisation du Festival, les vacances repoussées, les semaines de travail de sept jours…

« Je suis convaincue que je ne pourrais pas engager quelqu’un qui accepterait de faire tout le travail que je fais, à la fois la codirection, la direction artistique et les communications », explique celle qui a accepté presque à regret une augmentation de salaire imposée par son conseil d’administration.

Contre vents et marées, elle se promet de tenir la barre du FIL tant et aussi longtemps qu’elle se considère comme « pertinente ».

« C’est l’amour que j’ai pour cet événement qui me fait tenir », dit-elle en pesant ses mots.

« J’y crois profondément. Je l’aime depuis la première édition. Le plaisir que j’en retire est immense. Ce que j’aime, c’est donner aux gens l’envie de lire un livre. Travailler avec les écrivains, les artistes, c’est un pur bonheur. Je suis au service de la littérature, des écrivains, du livre. C’est ça, ma vie. »

La 30e édition du FIL aura lieu du 18 au 28 septembre 2024.
Visitez festival-fil.qc.ca pour découvrir la programmation. 

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