Petit, lorsque je passais des heures à dévorer des Johan et Pirlouit sur le fauteuil à carreaux du salon, entrant dans une bulle où ne prévalait que l’histoire sous mes yeux, il semblait régner une frontière bien nette entre le monde des livres et l’autre monde, celui des devoirs, des adultes et des images du téléjournal. D’un côté, le réel, le temps quadrillé des semaines d’école et les journées de travail des grands nimbées d’une aura de mystère. De l’autre côté… de l’autre côté, quoi au juste? Je me souviens de ma frustration quand on m’enjoignait de fermer mon livre pour le souper ou le brossage de dents, ces futilités que je mettais parfois à mal en rechignant à quitter ma bulle ou en la recréant le soir, caché sous mon duvet avec une lampe de poche. Il me semblait bien que parmi les pages se jouait quelque chose de tout aussi important que la « vraie vie » des adultes, une intuition confirmée au fil des années au fur et à mesure que la place des livres prenait une forme changeante selon les aléas de la vie.
Si beaucoup de ces livres sont désormais oubliés, certains resurgissent parfois lors d’une conversation, d’une ambiance ou encore selon les lieux, en suivant les méandres de mon quotidien. Car je ne pense pas qu’il y ait la vie d’un côté et les livres de l’autre, le monde versus la fiction. C’est l’idée de Marielle Macé dans son livre Façons de lire, manières d’être. « C’est dans la vie ordinaire que les œuvres d’art se tiennent. » En privilégiant tel livre, mais plus généralement, en choisissant ce pour quoi on donne son temps, on élabore un style d’existence qui nous est propre et qui reflète une partie de ce que nous sommes. Le chant, la vaisselle, le tricot, le lunch, le gym ou la première rencontre avec un.e inconnu.e, tout acte est une fenêtre qui laisse percevoir une ou plusieurs de nos facettes. Petite ou grande, soupirail, ogive, hublot, vitrail ou velux, chaque ouverture laisse percevoir divers chatoiements et reflets clairs-obscurs. La lecture est une baie vitrée qui laisse pointer nos goûts, nos croyances, nos aspirations, nos faiblesses et nos forces.
Dans notre monde moderne, une grande partie de ce que nous lisons reste au fond de nous-mêmes, de par le processus de lecture usuel, la lecture silencieuse. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans l’antiquité romaine, l’écriture latine en continu, la scriptio continua, rend nécessaire toute lecture à voix haute. Au Moyen Âge, la compréhension du texte passe par la voix, les jongleurs, des amuseurs professionnels et itinérants récitent et chantent des poèmes pour les foules. Les moines murmurent la bible pour la méditer et la mémoriser (ruminatio). Avant Gutenberg, la lecture individuelle, in silentio, n’est pas la norme. La modernité a vu naître cette pratique paradoxale qui consiste à s’isoler de la communauté pour mieux la rejoindre à travers ce qu’un livre peut lui en dire (Marielle Macé), à se créer une niche au fond de laquelle on reste enfoncé « même pour regarder ce qui se [passe] au dehors » (Proust dans Du côté de chez Swann). Mais parfois, nous déconstruisons les frontières de cette bulle. Une librairie, des événements culturels ou encore cette balade dans la neige à Rimouski, au parc Beauséjour, passée à parler d’Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado parmi les épinettes noires et le silence de la glace, de tels moments sont les héritiers des jongleurs médiévaux qui déclamaient les chansons de geste. Ils sont des bastions à défendre, des lieux pour incarner de nouveau la lecture.
Car le texte est corps, voix, mouvement, sensation, chair de poule et sueur au front. C’est en incarnant les mots qu’on les vit au mieux, ce que disait Montaigne dans De l’art de conférer. « L’étude des livres, c’est un mouvement languissant et faible qui n’échauffe point : là où la conférence apprend et exerce en un coup. » Verbaliser les mots qu’on lit pour mieux les inscrire dans nos esprits, énoncer nos choix de lecture, ces facettes de nous-mêmes, faire éclater la bulle et répandre l’air qui y était enfermé, le mélanger à celui d’autres bulles.
Un mardi soir de janvier, un des directeurs de la Librairie L’Alphabet a commencé la séance entre les libraires par une question, simple d’apparence, mais qui dit pourtant tellement : que lisez-vous en ce moment? Une première collègue avoue de but en blanc qu’elle ne lit pas beaucoup en ce moment. Elle feuillette de temps à autre un livre sur le tricot. Ce faisant, elle déconstruit deux mythes. Le libraire n’est pas un être éthéré qui se terre dans sa tour d’ivoire pour lire tous les livres de l’univers. Parfois, le libraire ne lit pas pantoute. De plus, une librairie n’est pas un temple de culture qui ne vend que de la « haute littérature ». Elle est lieu de vie, d’échange, de silence et de bruit, de musique pop, rock, épique ou casual. Dans une librairie généraliste comme L’Alphabet, tout le monde se côtoie, nos caricatures et nos casse-codes. Le grano à la chemise loose qui vient chercher son livre d’Écosociété, la vieille dame son dernier Marc Levy, un quarantenaire aux pantalons maculés de peinture qui cherche un livre sur la maçonnerie, une nerd le deuxième tome de la série Gamer de Pierre-Yves Villeneuve, l’intellectuel aux petites lunettes à monture d’écaille qui s’arrête devant la section des essais littéraires, une jeune fille qui nous demande s’il nous reste des romans de Colleen Hoover. Mais aussi un jeune homme habillé en Nike, Adidas, casquette à l’envers qui repart avec le premier tome des Essais de Montaigne, ce vieux monsieur à la barbe blanche devant la section sentimentale, cette jeune adulte qui me demande de but en blanc si nous avons des romances qui finissent mal. Si nos choix de lecture reflètent nos manières d’être, il en va bien au-delà de notre apparence, de notre âge et de notre genre, en atteste la suite de ce tour de table. Après le livre sur le tricot fusent les titres les plus divers. Une collègue est plongée dans Hadès et Perséphone de Scarlett St. Clair, une autre dans Proust. Un collègue vient de commencer la Lettre aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent de Hugo Séguin, une autre voix renchérit avec Le corset de papier de Lucie Barette. On entend parler de L’Obscur de Philippe Testa, de cet auteur italien dont on a oublié le nom, de cette bande dessinée conseillée par un collègue et qui nous tentait bien. Moi, je lisotte en même temps ce livre féministe écrit par bell hooks pour les hommes, La volonté de changer, le début du Sorceleur d’Andrzej Sapkowski et des textes de Serge Bouchard.
Se frôlent tous les genres, sujets, formes et contenus. Nous nous serions vu.es une semaine avant ou après, les horizons auraient été différents. Qui n’a pas déjà essayé de résumer des souvenirs de lecture? Il y a tellement à dire et en même temps si peu. Que retenons-nous vraiment des livres que nous feuilletons, plions, emportons partout avec nous, numérisons ou posons sur notre table de chevet? Des bribes qui se perdront au large, des phrases poignantes notées sur le babillard de liège de la cuisine, des impressions de déjà-lu, l’odeur d’un cake qui cuit au four, le vent dans la prairie devant l’île Saint-Barnabé à marée basse. Des livres lus resteront des traces de vie et de mots et une certitude, une pensée volée à Roland Barthes. La conscience profonde que la lecture, c’est « réécrire le texte de l’œuvre à même le texte de notre vie ».















