Une maison pour les voix silenciées

Tout est une histoire de voix. De celles qu’on n’a pas appris à écouter, de celles qui, avant même d’être écloses, furent scellées. Des dialogues pourtant prospères, des vécus pourtant universels, des idées pourtant pertinentes. Quand, il y a vingt ans, Mémoire d’encrier a été mise sur pied, propulsée par Rodney Saint-Éloi (qui fut rejoint en 2020 par Yara El-Ghadban), on a enfin vu apparaître dans le paysage littéraire québécois une « maison pour donner voix aux silenciés » et des histoires à contre-courant. Des voix « décoloniales » qui permettent de faire remonter nos humanités.

Il y a quelque chose à rectifier dans le discours social, maintient Rodney Saint-Éloi. « Où est l’imaginaire de tout ce que je représente? », se demandait-il à son arrivée ici, cherchant entre les rayons des œuvres faisant écho à ce qu’il portait en lui. Si les choses ont tout de même évolué depuis deux décennies, force est d’admettre qu’il reste encore du chemin à parcourir pour faire réellement place aux paroles multiples et à notre compréhension des autres, pour apprendre à ouvrir les bras dans un réel élan d’accueil. La littérature que jadis on aurait qualifiée de « migrante » n’est pas larmoyante : elle est riche. Elle n’est pas suffocante : elle est vibrante. Chez Mémoire d’encrier, on trouve des récits, mais aussi des romans policiers, de la fantasy, de la littérature érotique, des discours militants, des poèmes d’amour. La littérature de l’exil est foisonnante.

Un monde en 7 000 langues
« Nous devons ensemble travailler à pacifier la mémoire du racisme, sinon notre corps et notre imaginaire seront complètement colonisés par le ressentiment […] Nous devons aller plus loin, dans la relation, dans l’altérité, pour que l’autre soit aussi nous », écrit dans Les racistes n’ont jamais vu la mer l’éditeur qui « s’habille avec cet arc-en-ciel de couleurs ». Les racistes n’ont jamais vu la mer, c’est un livre-fenêtre qui offre une plongée enivrante au cœur des expériences multiples des migrants, qui englobe d’émotions véritables le vécu et qui permet d’entrevoir, avec poésie et dureté à la fois, le déracinement. Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi, qui le signent en tandem, n’y font pas la morale aux Québécois de souche. Au contraire, ils leur proposent de comprendre ces gens qui ont une vision différente du mot « passeport », ils proposent de « flotter par-dessus les frontières » et d’unir toutes les voix. Car le monde, nous rappelle Yara, existe en 7 000 langues.

Photo : © Manoucheka Lachérie

Mais Yara et Rodney, bien qu’ils soient d’habiles écrivains sachant jouer de la poésie des lettres pour nous faire vivre d’amples émotions, sont aussi ceux qui mettent en lumière le talent d’autres voix silenciées. Ils aménagent des passerelles, relient les continents et les imaginaires. Ainsi, ce sont eux qui publient la grande Joséphine Bacon, l’émouvante Naomi Fontaine, la pionnière An Antane Kapesh, l’épatante Rita Mestokosho et d’autres figures des lettres autochtones. Ce sont également eux qui publient certains textes de Dany Laferrière — dont on salue une fois de plus sa nomination à l’Académie des lettres — et du plus que compétent Blaise Ndala; les romans poignants d’Olivia Tapiero et ceux de Roxane Gay. Avec Gary Victor, Jean-Claude Charles, Monique Roffey, ils nous entraînent dans des univers nouveaux, empreints de leur propre magie. « On choisit les manuscrits lorsqu’on sent que le texte a quelque chose à nous apprendre, qu’il a une intelligence plus grande que la nôtre », explique Yara El-Ghadban, avant d’ajouter que le tremblement — celui ressenti à la lecture — est fondamental dans leurs choix.

Cette saison, ils publient Le contrat racial, un ouvrage datant de 1997 et qui s’est écoulé en anglais à plus de 50 000 exemplaires, mais qui demeurait toujours inaccessible pour les francophones. C’est Webster, rappeur et historien, qui a porté à l’attention de Mémoire d’encrier ce texte qu’il jugeait fondamental. « Ce qu’on essaie aussi de faire, c’est de prendre au sérieux l’ébranlement des autres », explique Yara. C’est ainsi que l’éditeur publie, dans une traduction de Webster, ce texte qui saura résonner et qui annonce la suite des choses pour la maison d’édition basée à Montréal. Si Mémoire d’encrier se dit en retard par rapport au grand courant littéraire des voix décolonisées, ce n’est que pour prouver toute l’ardeur que la maison met à placer dans la lumière les auteurs qu’elle choisit de représenter. Et c’est justement en voulant rattraper les aiguilles qu’elle publie le récent La sirène de Black Conch, une grande histoire d’amour entre une jeune femme condamnée à vivre comme une sirène et un pêcheur, inspirée d’une légende autochtone du peuple taïno.

En vingt ans, Mémoire d’encrier a publié 200 voix sorties de leur silence et a accompagné des auteurs vers de nouveaux lecteurs, permettant chaque fois que le dialogue, petit à petit, s’installe confortablement entre tous. Est-ce que grâce à la littérature, nous pouvons changer notre regard sur le monde et sur les gens racisés? L’équipe éditoriale assure que oui. Il n’en tient plus qu’à vous de plonger.

PAROLE DE LIBRAIRE
Décennies kaléidoscopiques

Par Philippe Fortin, de la Librairie Marie-Laura (Jonquière)

2003. Les libéraux de Jean Charest prennent le pouvoir des mains de Bernard Landry. Nina Simone s’éteint quelques jours plus tard. La guerre en Irak bat son plein. Pourtant, l’année naissante n’apporte pas que de mauvaises nouvelles; dans la grisaille de ce début de millénaire, le milieu éditorial québécois entame une salutaire renaissance et de nombreuses nouvelles maisons d’édition voient le jour, dont plusieurs sont aujourd’hui devenues des incontournables dans les rayons des librairies.

Photo : © Martine Doyon

Parmi celles-ci, il en est une dont les visées vont bien au-delà de la simple littérature. Mémoire d’encrier, fondée en mars 2003 par l’écrivain Rodney Saint-Éloi, s’inscrit d’emblée dans une classe à part. Romans, récits, nouvelles, poésie, essais et chroniques y seront édités à l’aune d’un dénominateur commun aussi hétérogène que vaste, aussi composite que large : celui de la pluralité des voix. Il y a vingt ans, en faisant le pari de la diversité, bien avant que le mot ne se galvaude, Mémoire d’encrier faisait preuve d’audace tout en se promettant de faire œuvre utile.

Force est de constater qu’il y a bel et bien eu un avant et un après; le lectorat d’hier, plutôt habitué à chercher chez les Européens une diversité peu mise de l’avant en nos contrées, s’est progressivement tourné vers la maison, accueillant favorablement l’émergence de titres dont la portée demeurait internationale, mais qui avaient l’avantage d’être édités ici et de porter en eux une certaine américanité, avec tout ce que cela implique de proximité intellectuelle. Les institutions québécoises ont elles aussi rapidement emboîté le pas, reconnaissant la valeur des titres proposés.

Si la maison récolte aujourd’hui les fruits de son obstination à persister dans une voie où elle a longtemps presque fait cavalier seul, elle peut aussi se targuer d’avoir su produire, tout au long de ces deux décennies, un corpus de textes dont la pertinence et la qualité restent encore à ce jour d’une étonnante — quoique parfois choquante — actualité. Dans le paysage littéraire, et plus précisément au cœur des librairies, là où l’impératif de la nouveauté et l’éternel chatoiement de l’actualité tendent à limiter la durée de vie effective des livres et, par extension, leur présence dans les rayons, il fait bon de pouvoir compter sur des titres de fonds ayant fait leurs preuves et qui continuent de marquer leur époque. De la formidable Anthologie de la littérature haïtienne : Un siècle de poésie 1901-2001 (l’un des premiers titres de la maison, en 2003) à De l’égalité des races humaines d’Anténor Firmin (2005) en passant par Kuessipan de Naomi Fontaine (2011) ou encore Amériquoisie de Jean Désy (2016), nombreux sont les titres qui continuent de retentir bien après la fin de l’écho des tambours médiatiques qui célébraient leur fraîcheur d’alors.

Il est déjà rare de voir une maison d’édition généraliste réussir à s’inscrire durablement dans plusieurs créneaux à la fois. Celles-ci finissent toujours par se spécialiser d’une façon ou d’une autre, certains pans de leur catalogue devenant par la force des choses les parents pauvres des enfants prodiges soutenant la maison. Preuve s’il en faut de la réussite de son pari, il est difficile d’associer un genre en particulier à la maison, les divers succès de librairie ayant jalonné son parcours étant issus de genres forts différents les uns des autres, comme peuvent en témoigner les divers prix littéraires remportés au fil des ans. Pour la seule année 2019, par exemple, trois titres issus de genres différents ont raflé des honneurs : Uiesh — Quelque part de Joséphine Bacon (Prix des libraires, catégorie Poésie), Noires sous surveillance de Robyn Maynard (Prix des libraires, catégorie Essai) et le roman Sans capote ni kalachnikov de Blaise Ndala (Gagnant du Combat national des livres de Radio-Canada). L’année précédente, Martine Fidèle était quant à elle la lauréate du prix Afrique Caraïbe Pacifique 2018 pour les récits Écorchées vivantes, publiés sous sa direction. Qui dit mieux?

MÉMOIRE D’ENCRIER
200 auteurs et autrices
33 langues
400 titres
50 prix littéraires
25 traducteurs et traductrices
6 collections
6 univers
20 titres par année

Livre le plus vendu
Kuessipan, de Naomi Fontaine

Traduction la plus vendue
Noires sous surveillance, de Robyn Maynard (trad. Catherine Ego)

Classique le plus vendu
Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh

Premier titre publié 
Anthologie secrète, de Davertige (2003)

Événement le plus couru
Les rencontres québécoises en Haïti en 2013, pour les 10 ans de la maison

Livre le plus ancien 
De l’égalité des races humaines, d’Anténor Firmin, reprise de l’édition de 1885

Livre qui a fait le plus de bruit
Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, de Dany Laferrière

Anthologie la plus sexy
Volcaniques, de Léonora Miano

Livre qu’on lit comme une prière
Un thé dans la toundra, de Joséphine Bacon

Critique la plus méchante 
« Mémoire d’encrier, le musée de l’horreur de l’édition » (2005)

Critique la plus dithyrambique
« L’éditeur thaumaturge. Une maison essentielle » (2018)

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