En septembre dernier, dans le contexte bien connu qui est le nôtre et qui oblige les différents événements de l’automne à se réinventer, le Cabaret des variétés littéraires a réalisé une série d’entretiens en collaboration avec le Salon du livre de l’Outaouais. Les cabarets de la rentrée se tenaient cette année sous le thème de la place de l’amitié dans le récit.

Des Foley de l’autrice Annie-Claude Thériault à la poésie de Sophie Bélair Clément ou de Benoît Legros, en passant par le nouveau roman de Fanny Britt et le premier de Guy Bélizaire, les représentations de l’amitié mises de l’avant par les auteurs ont pour dénominateur commun de souligner son pouvoir créateur. Qu’il s’agisse du potentiel qu’elle peut révéler, de ses vertus salvatrices, de sa nonchalance ou au contraire de son intensité, l’amitié, et ses innombrables dynamiques, est un thème aussi riche que fécond.

Se réaliser dans la fragilité
Pour Annie-Claude Thériault, dont le roman met entre autres en scène l’ambivalence des sentiments amicaux entre deux adolescentes au sortir de l’enfance, « l’amitié est l’endroit où on peut se réaliser ». L’autrice d’un roman profondément ancré dans la condition féminine, la famille, la filiation et l’amour considère toutefois « qu’il n’y a pas que le sentiment amoureux à explorer » et que la nature « plus fragile que la famille » de l’amitié en fait un sujet littéraire vaste qui peut se décliner de mille et une façons.

Tout aussi familial, le nouveau roman de Fanny Britt abonde dans le même sens, l’écrivaine abordant toutefois l’amitié sous l’angle du sentiment qu’elle-même entretient à l’égard de ses personnages malgré leur côté détestable : une relation teintée d’amour, de compréhension et d’absence de jugement. L’un des objectifs de l’autrice avec ce projet littéraire était « qu’au final, on ait de la misère à se dissocier d’eux ». Sympathie, empathie et affection sont ainsi des éléments essentiels de l’amicalité. Pour elle, « l’extraordinaire de l’amitié, c’est l’absence de capitalisme. On ne capitalise pas. Il n’y a pas d’ambition liée à l’amitié. Il s’agit moins d’une performance que pour ce qui est de l’amour ». L’amitié, où on est libre de se prouver ou de gravir des échelons attestant de sa progression, favoriserait ainsi une saine actualisation de soi, ménageant de la sorte un climat propice à la créativité.

Dans son roman Rue des rêves brisés, Guy Bélizaire évoque quant à lui les tiraillements de l’immigration et de l’adolescence, le tout sur fond de questionnement identitaire : « C’est peut-être ça, l’existence : quitter ceux qu’on aime pour en aimer d’autres. » Coincé entre les deux pôles de la vie que sont l’amitié et la famille, le personnage de Christophe peine à composer avec un héritage qu’il ne connaît pas dans un contexte où les amis sont une partie importante de ce qui fonde son identité.

Une amitié qui fait des petits
C’est d’abord sous la forme d’un texte accompagnant l’exposition I’d rather something ambiguous. Mais précis à la fois (2016) que le foisonnant Tandis que la fleur d’une hydrangée de Sophie Bélair Clément a vu le jour. Présentée en tant que projet « privilégiant le mode du dialogue entre une communauté réduite de pairs et d’ami(e)s », l’exposition regroupait une douzaine d’artistes chapeautés par l’autrice et Marie Claire Forté, cette dernière ayant activement contribué au remaniement du texte en vue de sa parution sous forme de recueil. C’est d’ailleurs au cœur même de la création de celui-ci que s’est le plus concrètement incarnée sa vision de l’ensemble : l’expression particulière d’un propos particulier advenu « dans un registre amical et qui prenait son sens dans cette séquence-là, ce contexte-là […]. Un espace de collaboration, d’écoute mutuelle et de dialogue ».

De la même façon, le collectif Joual de bataille, dont Benoît Legros est l’un des cofondateurs, constitue un formidable véhicule de création carburant à la camaraderie. La poésie de Legros est issue d’un besoin « de parler, de ventiler », dont l’oralité est à la fois le symptôme et le remède. Né du simple constat que « tout est plate tout seul », le collectif se voulait d’emblée « une belle manière de s’insécuriser », le travail des uns ricochant sur celui des autres, motivant tout un chacun à apporter de l’eau au moulin. La mise en commun des velléités créatrices de ses membres a aussi eu pour effet de leur faire réaliser la pertinence de ce qu’ils peuvent apporter à l’édifice culturel, amenant Legros à estimer « qu’enfin, depuis quelques années, on commence à arrêter de se haïr ».

En définitive, évoluant par-delà les contraintes de l’amour ou de la famille, fragile mais puissante, unificatrice mais indépendante, l’amitié agit comme un levier créatif, une petite tape dans le dos qui permet de faire ressortir en chacun de nous ce qui déjà y était, parfois pour le pire, mais le plus souvent pour le meilleur.

Vous pouvez écouter les balados qui ont inspiré cet article au slo.qc.ca ou encore sur iTunes, Google Play ou soundCloud.

Philippe Fortin est libraire à la librairie Marie-Laura de Jonquière. Après des études littéraires à Montréal, il a fait le choix de retourner en région pour fonder une famille et voir plus souvent la sienne. Amateur de poésie et de romans québécois, il voue un amour incommensurable aux livres bien foutus.

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