Suffit de faire un tour en librairie pour constater que les essais féministes, les récits libérateurs, les ouvrages contestataires, les textes de dénonciations et autres livres revendiquant l’égalité pour tous et toutes et la fin du patriarcat sont légion. Pour notre plus grand bonheur. Dans le lot, un Bijou de banlieue à la couverture vintage rosée émerge, sorte d’ovni de la pensée jouxtant collages et réflexions satyriques autour de la positivité toxique, du mythe du prince charmant et du travail sexiste, signant du coup l’envol littéraire de la créatrice Sara Hébert qui gratte les bobos trop longtemps cachés sous des couches de mercurochrome. Amen.

Regardez souvent les photos de femmes minces et musclées. Répétez-vous (parce que c’est vrai) qu’il suffit d’un petit effort de votre part pour devenir l’égale d’une de ces femmes. […] L’homme n’aime pas que par lassitude, en fin de journée, vous gardiez la même robe pour le rejoindre au restaurant. Non, n’ajustez pas votre appareil. Ces « recommandations » existent bel et bien à l’intérieur de L’Encyclopédie de la femme canadienne de 1966, écrite par Michelle Tisseyre. Plus d’un demi-siècle plus tard, ces propos quasi surréalistes ont inspiré l’autrice et collagiste née à Laval en 1984 qui s’approprie avec humour acide et cynisme les codes des guides, magazines féminins et manuels de croissance personnelle auxquels nos aïeules étaient priées de se référer pour entrer dans les rangs. Dans chacune de ses pages, ses collages d’images deviennent des perles de gros bon sens, des pieds de nez savoureux, souvent touchants qui éclairent ce qui subsiste de comportements et attitudes démodés. Hélas, les réflexes et conditionnements sont parfois bien intégrés, indécrottables de mère en fille… Ce livre est un appel jouissif à la déprogrammation des horreurs qui mettent depuis trop longtemps du plomb dans les ailes des femmes, véritable coup de scalpel dans les corsets!

« C’est fou comme L’Encyclopédie de la femme canadienne était un outil de soumission. Je me suis demandé à quoi ça pourrait ressembler si on faisait un guide d’émancipation. Je cherchais à faire un ouvrage inclusif avec du collage et de l’humour, comme si je créais un gros zine (œuvres autopubliées à faible tirage issues du mouvement punk). Habituellement, je travaille dans un milieu plus underground, là, ça m’angoissait que ce soit largement accessible, j’avais peur que ce soit confrontant pour certaines personnes. Il y en a qui vivent dans leur carcan et qui se sont battus toute leur vie pour se conformer à certains stéréotypes. Je ne voulais pas les froisser », confie Sara Hébert, encore un peu dans le doute, craintive du jugement et coincée dans cette peur de déplaire, qu’elle envoie paître dans ce livre-thérapie qui aura certainement plus d’effets positifs que le contraire.

Sortir des gaines
« Ai-je le droit d’exister telle que je suis? Parfois je suis triste de déborder de ma gaine…, écrit l’autrice au chapitre 6. Mais je ne me priverai pas de manger du fastfood ou de boire des milkshakes. Ça m’apporte trop de joie! », poursuit-elle dans ses élans qui visent à la fois à rectifier des faits et à se détacher des injonctions de perfection entendues trop souvent, ces mantras auxquels il faudrait obtempérer pour correspondre aux standards, pour plaire, être supposément parfaite, donc heureuse.

À travers ses élans qui font sourire, difficile de ne pas ressentir la douleur de Sara Hébert quand elle partage aussi des extraits de son « journal intime », où doute de soi et manque d’amour propre rappellent les défis d’être soi-même. « Cher journal […]. J’assume pas toujours ma grande gueule pis encore moins mon apparence. Mon amie Delphine me dit souvent que je suis complexée pis elle a pas tort. […] J’ai zéro le goût de me maquiller ou de me teindre les cheveux, j’me peigne pas vraiment pis je m’habille souvent avec des vêtements que les magasins étiquettent “pour hommes”. […] Mes amies coquettes se font peut-être pas appeler “monsieur”, mais elles sont souvent harcelées et infantilisées par les gens qui pensent que les filles qui s’arrangent sont superficielles, que c’est impossible d’être mignonne ET intelligente. J’te l’dis, journal, on s’en sort pas », exprime-t-elle dans Bijou de banlieue.

« C’est fou comme on apprend à s’haïr tôt. Si jeune tu ne t’aimes pas, que tu es insécure, il est fort possible que tu te mettes à penser que tu ne mérites pas de t’exprimer. C’est un sentiment fort qui joue en même temps sur tellement de plans, raconte l’artiste. Si tu ne te sens pas belle, tu ne sentiras pas que tu peux mériter de belles choses », note celle qui est aussi recherchiste et réalisatrice à ICI musique.

« Ces belles choses… » Comme l’amour. Le vrai. Celui qui vaut le détour. « Lorsqu’un homme vous dit qu’il ne recherche “rien de sérieux”, qu’il n’a pas envie d’être en couple avec vous, ÉCOUTEZ-LE! Si vous avez les oreilles pleines de cire, procurez-vous un appareil auditif de qualité… », prodigue comme « conseil de la semaine » la Madame Bijou. C’est très drôle, certes, mais sous ce vernis rose pétant plein d’humour, les histoires d’amour sans lendemain, celles qui font pleurer, qui déçoivent, qui remettent à tort en question notre intégrité font mal et rappellent avec vigueur celles de tellement d’autres femmes qui ont cherché quelqu’un pour combler des vides, se faire confirmer leur valeur, trouver un sens à leur existence…

Pour Sara Hébert, l’humour réussit à joindre un plus large public en jetant un autre regard sur nos failles, nos manques, ce sol qui se déploie sous nos pieds quand on ne se sent pas adéquate, quand on doute de soi au point de ne plus avoir suffisamment de recul pour se voir aller, se remonter. « En le faisant, je me suis demandé comment je pouvais être ma meilleure amie », se souvient celle qui a cofondé les plateformes éditoriales féministes Filles missiles et Caresses magiques.

Le monde en collages
Son travail ne serait pas aussi unique et puissant sans ses épatants collages, ceux qui font sa renommée dans le milieu du zine et des arts certes, mais aussi en littérature quand elle conçoit les couvertures de livres remarquables pour leur singularité, leur beauté stupéfiante, leur charge poétique, par exemple celles de La trajectoire des confettis de Marie-Ève Thuot et de La fille d’elle-même de Gabrielle Boulianne-Tremblay. Sara Hébert est une magicienne qui insuffle une sorte d’aura sacrée aux titres déjà solides qu’elle magnifie.

Étrangement, c’est dans ses débuts à la radio universitaire de CISM qu’elle revient à ses premières amours pour le collage découvert plus jeune. En fouillant dans les journaux jetés au recyclage, elle trouve des images, joue avec elles pour rappeler à ses collègues de manière plutôt légendaire de partir le mix de nuit… « Ça me fait du bien de faire cette activité, ça m’apporte beaucoup de joie de découper, de recréer mon propre discours avec des illustrations qui me font mal en général ou qui minent ma confiance en moi depuis que je suis jeune. Il y a là un sentiment de reprise de pouvoir », explique celle qui a été influencée par le travail d’artistes comme l’Américaine Barbara Kruger ou l’Allemande Hannah Höch, dont les créations ont une force de frappe incandescente.

Elle y voit une manière de militer « dans un costume de clown » et vise une solidarisation entre les gens, la création de ponts, l’amorce de dialogues. En somme, faire autrement pour emmieuter ses contemporains, créer des ouvertures pour que la lumière émerge. Puisqu’elle n’emprunte pas un chemin si conventionnel, nul doute que ça ne laisse personne indifférent, qu’il y a là une charge remplie d’espoir. C’est déjà ça.

Photo : © Justine Latour

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