Patrice Cazeault est l’auteur de plusieurs romans versant notamment dans le fantastique et la science-fiction, où il explore les émotions profondes de ses personnages et les confronte à des dilemmes douloureux et complexes. Son style d'écriture introspectif et vitaminé lui vaut des œuvres pleines d’action. Avec son nouveau roman d'horreur Le roi grenouille, adapté du conte allemand du même nom, il rejoint la collection « Les contes interdits », publiée aux éditions AdA. Ayant aujourd'hui quinze romans à son actif, Patrice Cazeault célèbre aussi cet été la dixième édition de la journée Le 12 août, j’achète un livre québécois! qu'il a cofondée en 2013 aux côtés de l'autrice Amélie Dubé.

Dans le célèbre conte des frères Grimm de 1812 Le roi grenouille, le sort jeté au prince grenouille est rompu non pas par un baiser, mais… Différentes variantes, dont plusieurs sombres, de ce conte ont existé. Ce « Conte interdit » a mijoté six mois dans votre tête. Décrivez-nous vos réflexions et les chemins empruntés pour cette adaptation.
Oui! J’ai mis six mois à jongler avec les éléments du conte original dans ma tête parce que la mission est quand même ardue! Il faut broder un récit à partir d’un matériau très riche, mais qui dépasse rarement plus de deux pages. Puis, on doit transposer l’histoire dans notre monde contemporain et, surtout, répondre aux codes de la série.

Et je voulais absolument que les liens vers le conte ne soient pas anecdotiques!

Je cherchais à extraire l’essence du conte, à examiner la morale qui nous était transmise pour mieux la corrompre sous la forme d’un « Conte interdit ». Et je n’ai pas eu à creuser très loin, en fait! Car, au-delà de l’interprétation moderne qu’on en tire (il faut voir au-delà des apparences), le conte des frères Grimm nous racontait d’abord l’histoire d’une jeune fille qu’on contraint à respecter une promesse arrachée par la ruse par une créature répugnante.

À partir de là, j’avais le bon filon. Il me restait à trouver la bonne façon de mettre en scène cette horreur, de laisser prendre vie un personnage qui serait confronté à cette épreuve.

Tant de personnages se liguent contre l’héroïne, Carolanne. Sans révéler de punch, dites-nous-en plus sur eux, ainsi que leurs principaux enjeux.
C’est vrai que Carolanne trouve peu d’alliés sur sa route!

Sans aller trop dans les détails, Carolanne se retrouve à devoir protéger un secret qui, s’il devait être révélé, menacerait sa survie et celle de sa sœur. Elle se retrouvera dans un huis clos, entourée de personnages abjects qui chercheront à percer justement son mystère…

Tôt dans le récit, l’héroïne fait une découverte déroutante. Alors qu’elle explore les environs du refuge dans lequel on l’a mise en sûreté, elle déloge une grenouille logée dans le roc. On lui explique qu’un têtard a dû glisser dans les anfractuosités lors du débordement d’un ruisseau en amont, et que l’amphibien a survécu jusque-là en se nourrissant des nutriments qui continuent de ruisseler dans la faille.

L’image va marquer Carolanne et, de plus en plus, elle va se sentir comme la pauvre créature, pressée de toutes parts, sans espoir et sans issue.

Et, à travers le récit, il y a aussi la menace d’un prince à qui Carolanne a fait une promesse il y a longtemps, et qui commence à s’impatienter…

Il s’agit de votre quinzième roman! Vous avez exploré le mélange des genres, notamment dans la trilogie Un western fantasy. Votre roman précédent, Le gambit écarlate, se place au rang de thriller horrifique. On est devant une saga de science-fiction avec la série Averia, lancée en 2012. Comment avez-vous vécu cette expérience d’écrire ce nouveau roman d’horreur? Le caractère « interdit » de la collection donne le ton. C’est déconcertant et illicite.
J’ai eu énormément de plaisir… après six mois!

La phase de réflexion a vraiment été complexe et je me suis torturé l’esprit longtemps avant que les éléments se mettent en place. Au point où, à mi-chemin du processus, j’ai même écrit une série de messages désespérés à mon éditeur, pour lui exprimer mes doutes existentiels.

Mais il est habitué, haha! Et patient…

Ensuite, quand je me suis attelé à la tâche d’écrire mon conte, tout s’est déroulé très rapidement.

Fort de mon expérience précédente avec Le gambit écarlate, je savais comment me diriger à travers les codes de l’horreur, comment bâtir la tension, laisser tranquillement les éléments horrifiques transpirer dans le récit avant que tout déboule vers une fin terrifiante. J’ai dû me faire violence pour accentuer le côté glauque, pour satisfaire les fans de la série, mais je crois être arrivé à un équilibre satisfaisant.

Dans Le roi grenouille, vous explorez entre autres les thèmes du trépas, de la culpabilité, de la promesse, de la sororité. Quels sont ceux du conte original qui vous ont le plus inspiré pour ce roman, voire ceux que vous avez renouvelés et proposés?
Ce qui m’a le plus frappé en revisitant le conte original, c’est le thème de la promesse. La grenouille fait promettre à la princesse de partager avec elle sa compagnie, sa table et son lit la nuit. Et quand la princesse cherche à renier sa promesse, son père l’oblige à respecter son engagement. Allez, laisse la grenouille gluante manger dans ton assiette et, oui oui, laisse-la monter dans ton lit. Ça t’apprendra, jeune fille, une promesse, c’est une promesse.

Dans la version d’origine, d’ailleurs, ce n’est pas un baiser qui rompt le fameux maléfice. La princesse, écœurée par la créature qui veut grimper sous ses couvertures, la saisit plutôt et la balance de toutes ses forces contre le mur. Et pouf, après cet acte de violence, la grenouille se change en prince.

L’idée, ce n’est pas « voyons au-delà de l’apparence de la pauvre grenouille, car un prince se cache peut-être derrière son aspect repoussant », le message qu’on souhaitait passer aux jeunes filles de l’époque, c’est plutôt « il faut persévérer, endurer son sort, respecter ses engagements (ses vœux de mariage?), car le bonheur vient après les épreuves (après le dégoût, le rejet, la violence?) ».

C’est ce thème qui m’a le plus inspiré. C’était l’occasion d’inspecter la violence sous-jacente à cette morale, les attentes déraisonnables jetées sur les épaules des femmes, comment la société leur impose ce fardeau, comment le regard des hommes les attache parfois à des promesses irréalistes, comment le jeu de la culpabilité peut être utilisé pour extorquer leur consentement.

Oh, oui, et comme c’est un livre d’horreur, pour en rajouter, j’en ai aussi profité pour explorer le thème de la mort, d’y examiner deux conceptions opposées. Carolanne (comme le lecteur!) devra affronter la perspective de s’interroger sur ce qu’il y a de l’autre côté du trépas et d’envisager l’extinction de son existence.

La série de livres « Les contes interdits », dont Le roi grenouille fait partie, sera adaptée en série télévisée. De quelle manière imaginez-vous votre roman être porté à l’écran?
Si j’ai la chance de voir mon « Conte interdit » porté à l’écran, je vais d’abord investir dans la plus grande machine à pop-corn au monde, puis inviter tous mes lecteurs à venir visionner l’épisode chez moi!

Mais sinon, je me pose la question depuis que la nouvelle est sortie en juillet. Adapter un roman, c’est le traduire en utilisant un langage visuel. J’imagine déjà plusieurs scènes-chocs dont l’effet sera assurément décuplé une fois mises en scène à l’écran.

Le plus grand défi sera de rendre justice à la relation entre Carolanne et le « prince ».

Je n’expliquerai pas pourquoi, pour ne pas gâcher la surprise aux lecteurs, mais ce sera une conversation intéressante à avoir avec l’éventuel réalisateur de l’épisode!

La journée Le 12 août, j’achète un livre québécois! approche pour une dixième édition! À l’aube de la disponibilité de votre « Conte interdit » en précommande, on pouvait lire sur votre page Facebook en juillet : « Ça a toujours été SUPER important pour moi de ne pas promouvoir mes œuvres pendant le 12 août. Ce sont les auteurs d’ici qu’il faut mettre en valeur. Pas les livres de Patrice Cazeault. » C’est tout à votre honneur! Le milieu du livre québécois bénéficie grandement de votre initiative. Bien évidemment, on ne peut pour notre part s’empêcher de suggérer votre livre à nos abonnés. En tant que cofondateur, qu’espérez-vous pour cette journée du #12août cette année et comment la visualisez-vous dans la prochaine décennie?
J’ai deux souhaits pour chaque édition du #12août, et ils se réalisent chaque année, alors je suis chanceux!

Depuis dix ans, j’espère toujours que de plus en plus d’auteurs québécois soient découverts. De tous genres, de toutes origines. Il y a une offre incroyable, riche et diversifiée au Québec. Les chiffres compilés après chaque édition à partir des ventes effectuées dans les librairies indépendantes confirment que la tendance se confirme! Le 12 août, les participants partent à l’aventure et se laissent tenter par de nouvelles voix, par de nouveaux sentiers littéraires.

C’est une grande fierté pour moi!

Mon deuxième souhait, c’est de créer une habitude durable. Que les gens répètent l’exercice dans l’année, que ça devienne un réflexe de se procurer un livre québécois. Que notre littérature soit mise en valeur, qu’on en parle, qu’on la célèbre, qu’on la partage. Quand on a lancé l’initiative, il y a dix ans, il était parfois très difficile de dénicher notre littérature sur les rayons des librairies. Elle était dispersée ou tout en bas des piles! Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Pour la prochaine décennie? J’espère que les lecteurs répondront toujours à l’appel en masse les 12 août, pour marquer le coup, mais aussi que ses effets continueront de se faire sentir toute l’année.

Et que les libraires continuent d’être obligés de rentrer plus tôt de leurs vacances pour accueillir une vague de lecteurs tous les 12 août!

À lire aussi
Jean-Philippe Baril Guérard : Jouer avec le réel
Marie-Sarah Bouchard : Un désir de tout balancer
Marie-Hélène Sarrasin : Habiter nos terres
Maude Veilleux : Dix ans de poésie
Stéphanie Parent : Les éclats de la vie

Publicité