Morel, premier roman de Maxime Raymond Bock, fait s’entrechoquer la destinée d’un homme et celle de la ville qu’il a contribué à construire. En résulte une vaste fresque historique et sociale qui suit les méandres de la mémoire sous toutes ses formes.

Jean-Claude Morel fait partie de ceux dont l’histoire n’a pas retenu le nom, mais qui auront pourtant contribué à faire de Montréal la ville qu’on connaît aujourd’hui. Né pendant la guerre dans le Faubourg à m’lasse, l’ouvrier imaginé par Maxime Raymond Bock a sué sur les chantiers du métro, du tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine et du Parc olympique. Une vie de labeur à bâtir une cité moderne, mais qui n’aura pas suffi pour le sortir de la misère dans laquelle il était né.

« J’aime particulièrement raconter la vie des gens ordinaires qui sont témoins de l’histoire qui se déroule autour d’eux, explique l’auteur. Ce n’est pas l’histoire des urbanistes à Outremont qui ont dessiné les plans de la ville nouvelle, mais celle des gars qui se sont tués en accomplissant ces projets-là, victimes de quelque chose de plus grand qu’eux. »

Comme une ville est constituée de ses rues et de ses quartiers, Morel est composé de plusieurs univers qui s’emboîtent comme des poupées russes. Celui du personnage principal d’abord, par les yeux duquel on appréhende le monde. Puis sa famille, son voisinage, sa classe sociale et sa ville, Montréal, en transformation perpétuelle. « C’est un roman historique, un roman social, un roman familial, c’est tout ça en même temps », énumère Maxime Raymond Bock, rencontré dans un café du quartier Centre-Sud, à quelques coins de rue de l’Écomusée du Fier monde où il a mené ses recherches pour recréer cet univers ouvrier pratiquement disparu.

Par une drôle de coïncidence, c’est aussi dans ce bain public devenu musée que la grand-mère de l’écrivain allait faire trempette dans sa jeunesse : « La famille de mon père vient de ce quartier. Les quatre enfants de mes grands-parents sont nés dans une ruelle à l’ombre de l’usine dégueulasse où travaille le père de Morel », relate le jeune quarantenaire qui se défend toutefois d’avoir écrit un ouvrage biographique, même s’il a tiré profit de nombreuses anecdotes relayées par son paternel. « Mon livre n’est pas basé sur une vérité historique, mais sur une réalité sociologique et humaine que je pense crédible. Le monde que je décris, c’est le monde dans lequel mes grands-parents ont vécu et dans lequel on vit toujours ».

Morel a en effet un écho très actuel, tellement les forces socio-économiques (modernisation et gentrification) qui ont façonné la vie du personnage central s’activent encore aujourd’hui aux quatre coins de Montréal.

Une vie pauvre, un personnage riche
Tragiquement, Jean-Claude Morel n’aura pas profité de la modernité à laquelle il a contribué : « Il a transformé la ville, l’a modernisée et en a souffert, puisque sa famille et lui ont été tassés pour faire place aux grands projets. C’est le grand paradoxe de sa vie », soutient l’auteur des Noyades secondaires, finaliste au Prix du Gouverneur général en 2018. « Je voulais toucher l’envers de l’anonymat, poursuit Maxime Raymond Bock. Combien d’ouvriers ont travaillé sur ces chantiers sans qu’on ait aucune idée de leurs récits de vie, de leurs existences? Rentrer dans l’intimité de Morel, c’est prouver que ça vaut la peine de donner la parole à un sans voix et réaffirmer qu’il peut vivre toute la panoplie des émotions, comme tout le monde. »

Car même si ce personnage est, aux dires de son créateur, « un homme de peu de mots au fini rough », sa vie intime est aussi riche et monumentale que les bâtiments qu’il a contribué à édifier : « C’est l’archétype de l’homme de sa génération qui s’exprime par ses gestes. Montrer son amour, c’est pour lui poser une corde à linge pour sa femme ou construire une cabane dans les arbres pour ses enfants. Ce n’est pas quelqu’un qui va verbaliser son amour, il va agir son amour. »

En le suivant des ruelles de son enfance à l’ombre du pont Jacques-Cartier jusqu’à la fin de sa vie dans un petit appartement d’où il sera « rénovincé », on constate que Morel touche parfois au bonheur, mais que le malheur n’est jamais loin. Il croise l’amour, mais aussi la déception, la misère, l’alcoolisme et, plus qu’il n’aurait souhaité, la mort : celle de ses proches comme celle de ses collègues de la construction…

Comme il est écrit avec une justesse dans un chapitre révoltant sur les dangers du travail sur les chantiers, « [u]ne ville ne se laisse pas défigurer sans réclamer quelques-uns de ses tortionnaires, et elle essaie de les cueillir de toutes sortes de manières ».

Les interstices de l’histoire
Comme les ouvriers qu’il décrit, Maxime Raymond Bock a travaillé patiemment à bâtir ce premier roman fourni, qui succède à deux recueils de nouvelles et autant de novellas. Les premiers chapitres sont apparus en 2012, mais c’est lors des deux dernières années que le récit final a pris forme : « C’est un travail à long terme. Tout ça s’est fait à différents niveaux d’intensité, mais le projet a toujours continué à germer. C’est comme si j’avais accumulé une masse d’énergie potentielle. En m’assoyant enfin pour écrire le roman, c’est devenu de l’énergie cinétique. Le récit s’est mis à sortir et à se construire. »

Le terme « construire » est approprié, puisque le livre adopte une forme à la fois complexe et structurée. Si la petite et la grande histoire forment la trame de fond de Morel, le récit ne suit pas une chronologie classique, préférant les sauts de puce à travers le temps. Ainsi, la fin de chaque chapitre annonce le début du suivant. À travers une impression, une émotion, un lieu, on passe d’une époque à l’autre. Par exemple, à vingt ans d’intervalle, Morel franchit les portes de la même église, la première fois pour se marier, la seconde pour enterrer sa fille.

« En réfléchissant aux enjeux que le projet soulevait, j’ai voulu travailler une forme qui faisait écho à ce personnage qui a construit et déconstruit plusieurs choses dans sa vie. J’ai voulu d’une structure qui rappelle celle d’un bâtiment. Une maison, ce n’est pas juste l’aménagement intérieur dans lequel on vit, mais aussi les fondations, la plomberie, l’électricité, la charpente. Tout ça fonctionne comme un tout, même si on ne le voit pas », illustre Maxime Raymond Bock.

Ce télescopage des époques permet aussi de constater en un claquement de doigts l’évolution de la société et la transformation du paysage à travers le temps. Une autre façon pour le romancier de prendre à bras le corps l’histoire, cette matière première qu’il façonne depuis son premier recueil de nouvelles, Atavismes, paru en 2011 : « L’histoire avec un grand H se joue partout et tout le temps, rappelle l’auteur montréalais. On est tous des acteurs microscopiques du grand portrait. Alors, j’essaie de raconter comment des personnages invisibles aux yeux de la grande histoire vivent celle-ci. Les documents sur lesquels on se base pour écrire la version officielle sont insuffisants pour raconter l’histoire telle que l’ont subie ou vécue les petites gens. La littérature le permet. Avec elle, on peut rentrer dans les interstices de l’histoire. »

Photo : © Justine Latour

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