L’an passé, il avait attiré l’attention avec La fin de nos programmes, une histoire de radio et d’acouphènes où le personnage était accablé par le deuil et préoccupé par la recherche de sens. Un an plus tard, Martin Bélanger, originaire de Québec, maintenant nouveau résident de Mont-Saint-Hilaire après une escale de quatre ans à Toronto, vient de commettre son deuxième roman, souvent déterminant dans la carrière d’un auteur. Avec 180, l’écrivain nous introduit cette fois dans la vie de Thomas Delage qui, comme le titre nous en informe, aura à vivre d’importants changements, ayant jusqu’à devoir négocier âprement avec son âme et sa conscience.

Engagé avec Armelle dans une relation amoureuse, Thomas s’apprête à subir une vasovasostomie, une opération visant à renverser une vasectomie et à le rendre de nouveau fertile. Pourtant, d’aussi loin qu’il se souvienne, il n’a jamais voulu devenir père, n’a pas l’appel, s’est même volatilisé subitement lorsque jeune adulte, une de ses fréquentations avait vaguement évoqué son souhait d’avoir des enfants. Mais la vie nous sert par instants d’étonnantes volte-face, se jouant de nos assurances premières. Les événements nous conditionnent et nous amènent à nous demander si nous décidons réellement quelque chose, aveuglés par l’illusion que nous tenons les ficelles. « Je n’ai plus 20 ans et j’ai assez de décennies derrière la cravate pour avoir appris que les convictions parmi les plus fermes que je pouvais entretenir ont parfois été celles qui plus tard ont été complètement ébranlées », constate l’auteur. Quoi qu’il en soit, depuis sa rencontre avec Armelle, Thomas veut bien tenter le coup et fonder une famille, mais pour l’heure, il doit s’envoler vers la Californie effectuer pendant un mois un contrat de traduction pour la multinationale technologique Pineapple.

Préoccupations libidinales
Lors de son premier vol l’amenant vers Toronto, Thomas tombe sur Marianne, une ancienne flamme de ses années d’université. Vingt ans plus tard, à sa simple vue, retour en arrière immédiat, réminiscences des beaux jours d’insouciance, remémoration du trouble qui le consumait en sa présence, vagues de concupiscence remontant à la surface, et s’immisçant malgré lui dans son corps et son esprit. Cette situation, pas si extraordinaire en soi, n’en est pas moins un terreau fertile pour Martin Bélanger, auteur à la plume habile qui en a profité pour creuser les questions d’infidélité, de désir et… du voyage d’affaires. « C’est un lieu commun. Des gens qui sont heureux en mariage, absolument amoureux et attachés à leur partenaire, vous les placez dans un séminaire de travail pendant une semaine en Floride ou en Espagne, et là tout d’un coup il peut se passer bien des affaires. » Ensuite, reste à voir si l’on peut vivre avec les conséquences, c’est-à-dire avec le poids moral de ses actes.

Le héros expérimentera les affres de l’écartèlement entre ses pulsions et ses principes, soumis à la force des conjectures. Comme Thomas convoite lubriquement Marianne et aime tout de même Armelle, nous sommes en droit de nous demander si dans notre société nous ne faisons pas trop souvent grand cas de l’infidélité alors qu’elle ne signifie pas nécessairement un aveu de désamour envers notre conjoint ou conjointe. « J’ai un ami un jour qui m’a dit que l’intimité, ça ne se partage pas, ça m’a frappé, exprime Martin Bélanger. Il y en a d’autres qui vont prétendre le contraire et très bien vivre avec ça, c’est chacun son truc, mais moi ça a résonné. » Le doute et les remises en question qui assaillent Thomas le poursuivent dans sa résolution même d’avoir un enfant avec Armelle. « Il ne sait plus où ses convictions logent. » D’autant plus que les souvenirs du passé lui rappellent les arguments qu’il tenait à propos de ses raisons de ne pas en vouloir. Encore là, ce que l’on croyait immuable et inflexible tangue à certains moments, nous laissant à la merci des tourments que ces incertitudes engendrent.

Bélanger présente un homme en proie à un dilemme cornélien devant faire face à ses contradictions et empoigner sa culpabilité afin de la tordre et garder (presque) intact son sentiment de loyauté. Finalement, les circonstances détermineront si Thomas et Marianne passeront à l’acte ou pas, comme si le sort avait un dessein tout préparé dans sa manche. « La vie a peut-être souvent raison, elle s’en tient à ce qu’elle veut », de dire l’écrivain. Les chemins se tracent sous nos pas, au fur et à mesure de ce qui nous arrive.

Se mettre à l’ouvrage
L’œuvre littéraire pour Bélanger s’émancipe à partir des balises qu’il s’oblige à respecter, trouvant davantage de liberté à l’intérieur d’un cadre assez précis que dans un infini sans repères. Venant du monde de la publicité et habitué à travailler avec des barèmes, il applique dans l’écriture la même procédure. « Je fais partie de ceux-là qui croient que la contrainte est nécessaire à la créativité, explique-t-il. J’ai étudié en musique, c’était la même chose. Je m’impose des amalgames. » Identifiant quelques éléments de sa vie personnelle, il les transpose dans ses histoires, sans pour autant faire de l’autofiction. Dans le cas de son roman 180, il a utilisé son propre choix de non-parentalité afin d’en munir son protagoniste, qui aura aussi à reconsidérer sa décision. Une fois les thèmes sélectionnés, il se laisse mener par le bon vouloir du récit et des protagonistes qui forgent le reste. Plusieurs auteurs et autrices influencent aussi, par leur souffle et leur manière, son écriture. Fabrice Caro, Maria Pourchet, Fanny Britt (180 n’est d’ailleurs pas sans rappeler le roman Les maisons), Jean-Paul Dubois, Marie-Renée Lavoie, François Blais, Lionel Shriver alimentent la bougie d’allumage de Martin Bélanger.

Ainsi, on entre dans le cerveau de Thomas, qui narre un chapitre sur deux, l’autre moitié, relatant les faits et gestes de Marianne, étant racontés à la troisième personne du singulier. « Je ne me sens pas assez compétent pour entrer dans la tête d’un personnage féminin, avoue l’auteur, surtout que c’est elle qui représente le choix d’avoir des enfants, contraire au mien. Il y avait donc deux obstacles qui m’empêchaient d’avoir confiance que je puisse être authentique. » Dans les dialogues, Marianne apparaît pourtant très crédible, reflétant une femme également aux prises avec ses démons. Car dans 180, la fourche du diable qui pique les anciens amants n’accorde pas de répit. On le sait, la tentation est grande et la chair est faible. Et les flammes de l’enfer dans lesquelles tout cela peut conduire sont quant à elles sans pitié.

Photo : © Nicolas Fransolet

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