Vous l’avez déjà lu entre nos pages, à l’époque où il rédigeait des éditoriaux qui, peut-être, avaient su enfiévrer vos convictions ou vous arracher une discrète larme. Voilà Dominique Lemieux de retour parmi nous, cette fois à la barre de la chronique en littérature québécoise, laquelle était précédemment tenue avec passion par Dominic Tardif et, avant lui, par Stanley Péan. Dominique Lemieux, donc, dont le parcours professionnel a toujours gravité autour du livre, sera dès avril prochain votre nouveau phare pour découvrir ce qui se publie de bien, de bon, de délicat et de flamboyant en termes de littérature québécoise et franco-canadienne. En attendant de lire sa toute première chronique, nous vous invitons à en découvrir un peu plus sur lui et sur son parcours.

Quel regard portez-vous sur la production actuelle en littérature québécoise?
Je la trouve vivifiante, plus diversifiée que jamais, prête à se questionner sur elle-même, à emprunter des détours imprévus, à se moquer des genres et des étiquettes. Il est également plus qu’emballant de constater que les lectrices et lecteurs ont adopté les écrivaines et écrivains d’ici, alors que les listes annuelles des meilleurs vendeurs sont menées par les Caroline Dawson, Michel Jean, Fanny Britt et autres Jean-Philippe Baril Guérard.

Vous êtes le nouveau chroniqueur en littérature québécoise de la revue Les libraires. Pourquoi avez-vous accepté ce mandat?
Je suis un grand lecteur, c’est ce qui m’a amené à choisir de construire ma vie professionnelle au cœur du milieu du livre, où j’ai développé une affection immense pour ses artisans, éditrices et éditeurs, libraires, bibliothécaires, et tous les autres métiers souvent méconnus qui gravitent autour, bien que ce soit d’abord une admiration sans bornes pour les écrivaines et écrivains qui m’habite et m’inspire. J’ai le goût de célébrer leur créativité, leur dignité, leur attention au monde.

D’où vient votre amour des livres?
Peut-on vraiment savoir d’où vient ce qui apparaît tout à coup comme une évidence? Pourquoi les livres sont-ils devenus des bouées, des repères, une collection de souvenirs précieux glanés au fil des décennies? Pourquoi ne puis-je pas m’imaginer vivre bien, vivre heureux sans ces étagères gonflées de livres? Comment un petit garçon né dans une maison sans livres s’accroche-t-il à ces objets fragiles? Qu’ont vu dans mes yeux ces enseignantes, ces bénévoles de la bibliothèque municipale pour me dire, à moi et pas nécessairement à mes ami.es, « allez, lis cela, et cela aussi »? Dominique Fortier écrit dans le magnifique Les ombres blanches que je termine ces jours-ci : « Ouvrir un livre, c’est se retrouver au-dehors (de soi, du monde qui nous entoure) en même temps qu’au plus près des êtres et de ses propres secrets, par le prodige de cet autre monde inventé ou sauvé du temps. » Je crois que c’est ça, j’ai toujours voulu aller à la fois au-dehors et au plus profond de moi.

Vous êtes actuellement à la direction générale de l’Institut Canadien de Québec, organisme culturel privé, à but non lucratif, qui assure depuis bientôt 175 ans l’accès au savoir et à la culture par les bibliothèques, la littérature et la littératie. En 2022, quel est le plus grand défi lié à l’accès au savoir et à la culture?
Notre époque est fragile, trouble, inquiétante à bien des égards, avec la montée d’extrémismes de toutes sortes, avec les barricades qui s’érigent entre les uns et les autres. Le savoir et la culture sont des remparts nécessaires, des lampadaires qui s’allument la nuit venue, et il faut s’assurer d’accentuer leur portée. Les statistiques, au Québec notamment, démontrent encore qu’une personne sur cinq éprouve de grandes ou très grandes difficultés à lire, et c’est près d’une personne sur deux qui n’a pas le niveau de compétences en littératie jugé nécessaire pour fonctionner aisément dans la société. Cet enjeu devrait devenir une priorité nationale – éducation, d’abord et avant tout. La connaissance est la base pour une société éclairée, critique, réfléchie, et c’est un honneur de travailler au sein d’une organisation qui depuis presque 175 ans se dédie à rendre la culture et le savoir accessibles au plus grand nombre.

Quel genre de lecteur êtes-vous? Vorace, lent, occasionnel, boulimique, difficile, etc.?
C’est une dépendance tolérée, encouragée. Il y a quelque chose de la curiosité, de la boulimie peut-être, oui, un désir de flânerie, une soif d’apprendre, un besoin de dialoguer avec l’autre. Je lis de tout, souvent avec un crayon entre les doigts, j’aime discuter avec les livres, je souligne, griffonne, écris dans les marges, écorne les pages, tiens un journal de lecture. Toute journée doit commencer et se conclure un livre entre les mains.

Vous avez récemment été nommé au grade de Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de la République française, en raison de votre contribution au rayonnement de la littérature francophone. En quoi cette récompense est-elle significative pour vous?
Ce fut tellement inattendu, une surprise complète. C’est sûr que ça me ramène à ce parcours tissé au plus près des livres, à ce petit garçon que j’étais, élevé à mille lieues des arts et des lettres, qui a trouvé révélation grâce aux artistes de tous horizons, et qui a construit sa vie au cœur de ces rencontres magnifiques que permettent les arts. Ça démontre que les ponts se construisent sans qu’on le réalise vraiment. Comme les livres conçus avec patience par des écrivaines et écrivains qui ne soupçonnent pas ce qu’elles ou ils offrent au monde : une respiration, une éclipse, un craquement.

Vous avez travaillé comme libraire, puis chez Socadis. Vous avez été directeur général de la coopérative des Librairies indépendantes du Québec, puis directeur de la Maison de la littérature. De toutes les facettes liées aux différents métiers entourant le livre au Québec, quel constat dressez-vous?
Je ne sais trop pourquoi, mais cette question me ramène à un passage du poète et essayiste Jean-Pierre Issenhuth : « Les ennemies du jardinier sont la négligence, la brusquerie, l’initiative intempestive, l’intervention débridée, l’inattention, la précipitation. Ses alliées sont la patience, l’attention, l’attente, la disponibilité, la vigilance, l’intervention à bon escient. »

Ce doit être le jardinier en moi qui voit le milieu du livre comme un grand terrain cultivé à plusieurs, avec des techniques et approches différentes, mais avec cet objectif commun à préserver. Et pour y arriver, il me semble impératif d’être attentif, patient, vigilant les uns pour les autres.

Photo : © Louise Leblanc

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