Imaginez une octogénaire, qui reçoit une convocation pour siéger comme jurée à un grand procès. Elle hésite. « Pis c’est là que je me suis dit : “Rita, c’est le temps de t’épousseter.” Je vais y aller au palais de justice! » Mais sur place, alors qu’on lui fait comprendre que son âge avancé la disqualifie, elle rencontre un drôle de trio qui lui fera découvrir le curieux plaisir d’assister à des audiences. Entre la visite de sa femme de ménage ou de son fils, du livreur d’épicerie ou des pompiers, Rita note dans un carnet tout ce qu’elle voit de louche se dérouler dans son quartier… C’est Claude Champagne, auteur notamment de La dernière fois qu’on l’a vu, c’est au Perrette, qui nous entraîne avec une savoureuse langue colorée dans le quotidien bien rythmé de cette femme.

Rita, inspirée de votre mère, est un personnage terriblement attachant : elle est pince-sans-rire, parfois très cynique, curieuse et encore très allumée. Quel a été votre plus grand défi d’écriture avec ce personnage? Est-ce que se mettre dans la peau d’une octogénaire fut aisé pour vous?
J’ai passé de longs après-midi avec ma mère, à lui poser des questions sur sa jeunesse, sa vision de notre monde. Je la connais comme si elle m’avait tricoté, mais j’ai encore appris des choses sur son passé. Elle s’étonnait qu’on puisse s’intéresser à sa vie. Les vieux ont pourtant bâti notre société et ils ont été témoins de tant de bouleversements. C’est un univers si riche! Le personnage est surtout inspiré de son humour du désespoir, comme j’aime l’appeler. Cette force qu’elle a en elle, sans le savoir, qui l’aide à surmonter les défis de sa vieillesse. Dans l’écriture, il était important pour moi de transmettre cette émotion. J’ai 56 ans. J’y pense moi aussi à ce qui m’attend, comme nous tous, même si on détourne le regard. Je me suis projeté dans Rita, cette femme ordinaire, une veuve anonyme, qui ressemble à ces autres vieilles mères.

Votre roman suit le quotidien de Rita et est rythmé par les frasques d’une bande de voyous qui sévit dans son quartier et par les procès auxquels elle assiste, pour le plaisir, au palais de justice en compagnie d’un trio de petits vieux très rigolos. C’est d’ailleurs, narrativement parlant, un beau prétexte pour que Rita nous livre ses états d’âme sur des sujets, réfléchisse à son passé, etc. Comment vous est venue cette idée de faire côtoyer les fautes graves de la société — vol, viol, meurtre, abus, etc. — avec le quotidien, somme toute banal et tranquille, de Rita?
Ma mère a déjà été jurée sur un procès pour meurtre, mais elle n’a jamais voulu me donner les détails des délibérations. C’était secret. Ça m’a évidemment toujours fasciné. Ça a été le point de départ de mon histoire. J’ai rassemblé les récits de vandalisme commis contre son immeuble, des bruits dans le stationnement du McDo à côté, etc. C’était important pour moi que tous les procès impliquent des femmes. Ces sujets graves sont une occasion d’évoquer des souvenirs parfois douloureux, d’autres fois tendres; de revenir sur des événements marquants de son existence et du destin des femmes au Québec.

Vous êtes diplômé en écriture dramatique et en études littéraires, et vous avez cofondé Dramaturges Éditeurs, où vous y avez été éditeur durant huit ans. La langue que vous utilisez dans Rita enquête en est une très près de l’oralité et du vernaculaire — elle fait d’ailleurs parfois penser à un excellent monologue théâtral! Ce choix de registre s’est-il imposé en raison de votre sujet, est-ce une marque du théâtre sur votre œuvre romanesque, est-ce un parti pris pour l’utilisation d’une langue telle qu’on l’entend autour de nous?
C’est un roman au « je » d’une femme de la campagne, une mère de famille qui habite dans l’est de Montréal depuis près de soixante ans. Je voulais donner cette couleur, cette vérité au roman. Un besoin de sincérité. Je m’étais aussi prêté à cet exercice pour mon livre précédent, La dernière fois qu’on l’a vu, c’est au Perrette. Je parle de mon quartier où je suis né et ai grandi jusqu’à mes 20 ans. Le danger de l’oralité, c’est que ça ait l’air facile à écrire. C’est une autre musique, comme le blues est différent du jazz, mais qui demande tout autant de travail, de minutie, et, j’oserais dire, de talent. Les métaphores sont plus vivantes, plus ancrées dans une certaine réalité. Rita a sa langue — son instrument pour affronter le monde —, qui ne peut être celle de Madame Bovary.

Photo : © Richmond Lam

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