Le jury a souligné que sa traduction était à la fois savante, originale et singulière. De plus, Luba Markovskaia a fait l’effort d’accompagner sa traduction d’une introduction, d’un entretien avec la poétesse Elena Johnson et d’une chronologie, ce qui, toujours selon le jury, transforme radicalement le livre en tant qu’objet. Il fut souligné que « le jury a aussi été impressionné par le travail sur les sonorités et par une certaine rudesse de la langue, un reflet de la rudesse du texte original qui reflète à son tour la dureté des paysages du Yukon qui sont représentés dans le recueil. Une traduction qui nous donne envie de suivre le travail de Luba Markovskaia de près, tant dans ses choix de traductions futurs que dans sa réflexion autour de la traduction et de la littérature ».
Afin d’en découvrir plus sur le travail de Luba Markovskaia, Montréalaise née en Russie qui œuvre en traduction depuis environ cinq ans, autant du russe vers le français que de l’anglais vers le français, nous vous invitons à plonger dans les réponses généreuses qu’elle nous a offertes.
Quel a été le plus grand défi de la traduction de Notes de terrain pour la toundra alpine?
Mon premier jet a coulé de source grâce à l’apparente simplicité des vers et à l’inspiration qui m’est venue dès ma rencontre avec ces poèmes : j’ai d’ailleurs commencé à les traduire en ouvrant le livre un peu au hasard, à la librairie Drawn & Quarterly.
Mais il y a eu par la suite beaucoup de détails à vérifier et à préciser. Une particularité de ce recueil est l’appareil paratextuel qui entoure les poèmes, en écho aux observations scientifiques menées par l’équipe de recherche que la poète a côtoyée dans les montagnes du Yukon. Il a donc fallu trouver des manières de traduire des éléments comme des coordonnées géographiques, des toponymes, des données, etc.
Sur le plan de la langue, si l’écriture d’Elena Johnson tend vers une sorte de minimalisme narratif, il y a tout de même dans ses poèmes des particularités formelles, comme son emploi inhabituel de certains verbes, par exemple. En français, cela donne des verbes intransitifs employés transitivement (« le vent gémit les cordes ») et vice versa (« les herbes calment »). C’est dans ce genre de défis, parfois discrets, que réside une bonne partie du plaisir de la traduction!
Qu’avez-vous aimé, en tant que lectrice, dans ce recueil (d’ailleurs, faut-il aimer l’ouvrage que l’on traduit pour bien le traduire, selon vous?)?
Ce qui m’a tout de suite plu dans ces poèmes, c’est à quel point le paysage y occupe une place prépondérante : le territoire n’est pas un décor sur lequel se projette une subjectivité poétique, mais bien une présence centrale et imposante à laquelle sont consacrés les poèmes, comme l’annonce d’ailleurs le titre du recueil.
Ma rencontre avec ce livre relève du coup de cœur, mais ce n’est pas toujours ainsi que se noue la relation avec un texte qu’on va traduire. Lorsqu’on est traductrice de métier, on traduit parfois des ouvrages qu’on n’affectionne pas forcément autant, ou du moins qui ne nous rejoignent pas d’emblée. Mais il y a pour moi un plaisir à fréquenter un texte dans la durée : on finit par le connaître intimement et lui trouver quelquefois des qualités qu’on n’aurait pas nécessairement aperçues lors d’une lecture rapide.
Je viens par exemple de traduire un roman graphique que j’aimais déjà au départ, Fictional Father de Joe Ollmann, mais maintenant que je l’ai longuement côtoyé et que je l’ai lu trois fois au cours du processus de traduction, je peux dire que je l’aime trois fois plus! Ses blagues me font rire comme celles d’un vieil ami, et mon empathie pour son personnage principal – qui n’est pas tout à fait un ange! – s’est développée au fil du temps.
Approchez-vous de la même façon la traduction de la poésie, d’un album jeunesse ou d’un roman?
Pour emprunter une image à ma collègue Sonya Malaborza, je dirais qu’il faut être un peu caméléon pour traduire des textes aussi différents.

Pour l’album jeunesse, il faut garder en tête qu’on a souvent affaire à deux lecteurs distincts : l’enfant et l’adulte. Le niveau de langue doit donc en quelque sorte s’adresser aux deux. Il faut tenir compte aussi du contexte de la lecture à voix haute, souvent à répétition! Pour un roman, le défi est de donner une voix unique à chacun des personnages, tout en maintenant le ton de la narration dans la durée. En poésie – un exercice qui a été très formateur pour moi –, il faut être très à l’écoute du rythme et du phrasé du poème. Sans que la forme soit fixe comme celle d’un sonnet, la poésie a toujours son souffle intrinsèque qui peut être maintenu ou rompu grâce à l’ajout ou au retranchement d’un seul pied. Mais ce n’est pas tout : il faut que la version traduite devienne elle aussi de la poésie, c’est-à-dire qu’elle suscite à la lecture l’effet singulier que produit un poème. En poésie, il n’y a nulle part où se cacher : tout est réduit à l’essentiel, et l’exercice se joue à l’échelle de l’infiniment petit.
Selon vous, en quoi les traducteurs littéraires sont-ils d’une importance capitale dans la vie littéraire d’ici?
C’est difficile de répondre à cette question sans verser dans le cliché des traducteurs comme passeurs de cultures, etc., mais je suppose que les clichés ont leur raison d’être : une littérature ne peut pas évoluer en vase clos, coupée des œuvres mondiales dans toute leur pluralité. Dans notre contexte particulier comme dans d’autres, plusieurs langues cohabitent, et donc plusieurs littératures aussi. En traduisant, on espère faire dialoguer entre elles les œuvres étrangères, autochtones, anglophones, francophones, etc. Si la traduction massive d’œuvres canadiennes vers l’anglais et le français a d’abord été stimulée par le système des subventions fédérales, le résultat me paraît heureux : en plus de faire découvrir de part et d’autre des plumes remarquables, cela donne lieu, à mon sens, à une diversification des intérêts du lectorat, à plus de curiosité pour des réalités différentes… Il resterait à mon sens à encourager (lire : financer) davantage la traduction d’œuvres mondiales, pour que cette vie littéraire que vous évoquez s’ouvre encore plus sur le monde.
Vous traduisez du russe vers le français, mais aussi de l’anglais vers le français. Y a-t-il une différence entre traduire une langue ou une autre vers le français? Les défis sont-ils les mêmes?
Le russe est ma langue maternelle, mais mes langues dominantes (celles dans lesquelles j’ai étudié et travaillé toute ma vie) sont le français et l’anglais. Quand je traduis du russe, cela fait appel chez moi à une langue source un peu plus lointaine, mais aussi plus fondamentale dans mon développement, celle qui renferme mes souvenirs enfouis et mes émotions les plus primaires. Donc pour moi, traduire de ma langue maternelle renvoie à un mécanisme interne qui rappelle notamment mes premières années d’immigration, une époque où toute ma vie était en traduction, entre mon russe natal et les deux langues à acquérir.
Au-delà du rapport personnel, affectif à ces langues, le défi et le processus de traduction demeurent sensiblement les mêmes, à l’exception peut-être des ressources langagières dont je dispose. Par ailleurs, si le russe est ma langue maternelle, c’est aussi la seule de mes trois langues de travail vers laquelle je ne traduis pas, tandis qu’il m’arrive de traduire vers l’anglais, en raison de mon profil linguistique particulier. On a parfois tendance, dans le domaine de la traduction, à simplifier un peu le rapport à la langue maternelle (vers laquelle on serait toujours censé traduire), mais il ne faut pas oublier que les dynamiques linguistiques peuvent être plus complexes, plus métissées, en particulier chez ceux et celles d’entre nous qui sont issus de contextes plurilingues ou de l’immigration.













