Le talent ne lui manque pas. Actrice, couturière, puis autrice, Marie-Chantal Perron, femme à l’intensité lumineuse, est connue du grand public depuis plus de trente ans. Que ce soit au grand écran — La mystérieuse Mademoiselle C. — comme au petit — Les bracelets rouges, Toute la vie, Cérébrum, Unité 9 —, elle insuffle à ses personnages une intelligence et une profondeur qui lui alent de nombreuses louanges. Même chose au théâtre — La liste de mes envies, Tanguy, Les voisins —, les planches offrant aux spectateurs et spectatrices la chance d’être au plus près de sa fougue contagieuse. En septembre dernier, elle fait paraître L’autre moi (Robert Laffont Québec), un roman aux accents de réalisme magique qui nous mène à la rencontre de jumelles aux exacts opposés.

D’emblée, Marie-Chantal Perron annonce qu’elle pratique la lecture par vagues, au gré de ses envies et du temps qui lui reste après son métier d’actrice, son élan pour la couture et les aléas de la vie. Mais en préparant l’entrevue, parcourant mentalement son parcours de lectrice, elle constate que le compte des livres lus est somme toute assez considérable. « À l’adolescence, j’habitais dans une banlieue, et il y avait deux choix à cette époque-là, soit tu traînais au centre d’achats, soit tu traînais à la bibliothèque », raconte la comédienne qui avait pris le parti de la seconde option. Ayant le caractère d’une grande romantique, elle était à la recherche de beaux romans d’amour, les Harlequin de certaines de ses amies ne l’émoustillant pas vraiment. Elle s’est donc tournée vers sa mère qui est alors devenue sa conseillère particulière en la matière. « Toute mon adolescence a été peuplée de Jane Austen, Daphné du Maurier, Emily Brontë, relate notre invitée. Je soupirais en lisant ces romans-là. » Ces autrices l’ont menée du côté du cinéma pour y voir les adaptations des œuvres écrites, l’introduisant à un autre univers pour lequel elle voue toujours une passion sincère. Les ardeurs sentimentales côtoyaient l’enthousiasme pour l’effroi et les nouvelles de Maupassant, ainsi que Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde comblent son besoin de frissonnements.

Escapades du bout du monde
Plus tard, au début de la trentaine, viendra toute l’œuvre de Baricco dont elle s’empare avec ferveur, se souvenant avoir lu quelque part que l’auteur avait écrit Châteaux de la colère, car il aurait voulu lire cette histoire. Il décida donc de déployer lui-même cette galerie de personnages habitant dans une petite bourgade appelée Quinnipak, des individus aussi singuliers les uns que les autres nous faisant aborder l’existence tel un périple où chaque coin de paysage est une occasion de découvertes. Avec tout au long, des phrases portées par un souffle salvateur. « Des choses arrivent qui sont comme des questions. Une minute se passe, ou bien des années, puis la vie répond. » Il y a chez l’écrivain italien, qui recevra le prix Médicis pour ce livre, un rythme et un ton instillés par le rêve et l’imaginaire. Parlant de rêve, la lecture de Trilogie new-yorkaise de l’Américain Paul Auster a semé le désir chez la comédienne de partir visiter la Grosse Pomme, de la même manière que plus jeune les tableaux de Toulouse-Lautrec ont fait naître en elle le souhait de s’envoler pour Paris contempler de ses yeux les toiles du maître au musée d’Orsay. « Quand j’ai lu Cent ans de solitude ou les livres d’Isabel Allende, j’avais le goût d’aller voir ces pays-là que je ne connaissais pas [en Amérique du Sud], ce sont souvent des auteurs qui ont été le point de départ de mes envies de voyages », se rappelle Marie-Chantal Perron.

Les lectures de l’actrice l’ont aussi certainement menée vers les sentiers de l’écriture. En 2019, avec Kim Nunès, Tammy Verge et les illustrations d’Amélie Dubois, elle collabore au roman graphique copine et Copine (L’Homme) en abordant la riche relation qui peut se développer entre la belle-mère et les enfants dans une situation de famille recomposée. Avec l’autofiction Les douze mois de Marie (Mains libres, 2022), vendue à près de 5 000 exemplaires, elle explore davantage le thème. Cette fois-ci, son roman L’autre moi nous convie dans une fiction présentant Mia et Jade, des sœurs très distinctes malgré leur gémellité. La première est une écrivaine populaire et extravertie, tandis que la deuxième est une discrète galeriste. « Je me suis mise à penser à quel point on était souvent plusieurs personnes à l’intérieur de soi, explique l’autrice. Aux liens familiaux qui ne sont pas toujours sains, mais que l’on continue à entretenir. » Des éléments fantastiques surgiront — un chat viendra entre autres s’imposer — afin d’incarner les transformations vécues par l’une des protagonistes. Marie-Chantal Perron apprécie dans le geste d’écriture la liberté totale qu’il permet par rapport à d’autres formes d’art. Aucune contrainte, outre celui de la cohérence, n’entrave la création.

Aller chez les libraires
Lorsque certaines périodes ont été moins fastes en lectures — elle a consacré sa trentaine au jeu et à diriger sa maison de couture —, notre libraire d’un jour a repris contact avec les livres par le biais du roman graphique. Guy Delisle, Michel Rabagliati, Samuel Cantin l’ont remise en piste. Elle s’est fait délicieusement peur avec tous les tomes de la série Walking Dead : « Heureusement que j’avais des vacances, j’ai passé quatre jours à lire sur les zombies, c’était tellement l’fun! » Dans un registre tout à fait différent, elle a été émue par le livre audio Mille secrets mille dangers d’Alain Farah, merveilleusement narré par Mani Soleymanlou. Conquise par la puissance viscérale de l’histoire, une mise à nu d’un homme qui devra faire face à ses tourments, elle achète ensuite le livre papier pour laisser à souhait « les mots se déposer dans mon cœur ». Assurément, la comédienne accorde aux écrivains et écrivaines une importance capitale, celle de remuer nos lieux communs afin de nous faire entrevoir toutes les couleurs du prisme et sortir des pensées étriquées que nous prenons pour vérités incontestables. Ils et elles débusquent des clairières cachées au milieu de forêts serrées, dégageant des horizons où se projeter.

Notre invitée trouve ses perles de lecture aux librairies Le Port de tête sur l’avenue du Mont-Royal et Planète BD sur Saint-Denis à Montréal. « Et à Québec, Pantoute, j’y vais toujours, c’est un incontournable pour moi! J’attrape un libraire et je lui dis, OK, dis-moi quoi regarder! » En ce moment, elle savoure Suivra le néant de Mireille St-Pierre, un roman graphique teinté d’épouvante où une femme entreprend de rénover un vieil hôtel du Bas-Saint-Laurent — notre invitée possède une maison à Cap-Chat en Gaspésie — tout en restaurant les morceaux éclatés d’elle-même. Cet album côtoie Un poète chez les éleveurs de pickups de Michel X Côté, un petit essai d’à peine 50 pages, mais qui aux dires de Marie-Chantal Perron renferme une infinité de trésors réflexifs.

Photo : © Andréanne Gauthier

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