Gisèle Villeneuve, Josée Thibeault, Alice A. Prophète et Stéphanie Bourgault-Dallaire incarnent aujourd’hui la vitalité de la littérature francophone en Alberta. De Calgary à Edmonton, leurs œuvres explorent l’exil, l’identité, l’espace et la langue, offrant une vision originale sur une francophonie de l’Ouest encore peu connue au Québec.
À l’occasion du centenaire de l’Association canadienne-française de l’Alberta et de la Journée québécoise de la francophonie canadienne qui se tient le 22 mars, le Centre de la francophonie des Amériques vous propose de rencontrer ces quatre autrices qui illustrent la richesse d’une création littéraire en plein essor!

Gisèle Villeneuve
Originaire de Montréal, Gisèle Villeneuve a voyagé sur cinq continents avant de s’installer à Calgary. Elle a publié près de dix ouvrages en anglais et en français, dans plusieurs genres littéraires, dont Désorientations (Prise de parole, 2025).
On trouve des titres, des extraits et des phrases en anglais dans votre recueil Désorientations. Le français et l’anglais y cohabitent de manière organique. Est-ce un point singulier de votre démarche de création? Comment cette coexistence des langues agit-elle sur votre manière de vivre et de décrire le monde?
Indéniablement, ce que j’appelle mon empreinte langagière s’inscrit dans mon projet « bi-langue », terme que je préfère au mot bilingue. Cette approche me permet non seulement d’extraire les similarités de mes deux langues, d’agencer le rythme propre de chacune pour les faire travailler de concert et de débusquer la source de nos provenances, mais aussi d’inclure des voix nouvelles d’un texte à l’autre. Ce jeu des deux langues me donne la liberté d’entrer dans un vaste territoire non encore établi, c’est-à-dire écrire à ma guise en scrutant l’envers des clichés et en évitant l’écueil des idées reçues.
Foisonnants et d’un style très imagé, vos textes interrogent la condition humaine. Le thème de la mort, souvent en sourdine, traverse plusieurs de vos histoires. Qu’est-ce que ce motif vous permet de mettre en lumière dans vos nouvelles?
La mort n’est pas un motif plus important qu’un autre. Pour citer un ancien aphorisme, la mort est dans la vie. C’est le paradoxe du risque qui m’intéresse, car il y a différents niveaux de risque, autant pour les personnages que pour l’écrivaine. Je favorise les personnages téméraires. Pour les accompagner, il faut que j’apprenne à sauter les barbelés, à trouver des approches narratives qui leur rendent justice.
Vos textes naviguent entre villes, langues et identités. Quelle place occupe le déplacement — géographique ou intérieur — dans votre écriture?
Le déplacement est au premier plan. Je parle de la nécessité de la distance, autant du lieu que de l’imagination. C’est dans l’ailleurs d’ici que j’ai créé tous mes écrits, même si mes sujets ne se situent pas toujours en Alberta. Ironiquement, c’est à Calgary que j’ai pu écrire ma ville natale, Montréal, transformée en bi-langue.
Josée Thibeault
Josée Thibeault est autrice, metteuse en scène et comédienne. Trifluvienne d’origine, elle vit à Edmonton depuis 1994. Elle y crée des spectacles de théâtre, de poésie spoken word, d’humour et de musique, en plus d’avoir signé des projets de podcasts, de séries télé et de documentaires. Son récit poétique et théâtral La fille du facteur (Du Blé) a remporté le prix Gwen Pharis Ringwood for Drama de la Writers’ Guild of Alberta en 2023.
Peut-on lire La fille du facteur comme un voyage initiatique vers l’Ouest canadien, un passage de la jeunesse vers l’âge adulte?
Go west, young (wo)man! Parce que les voyages forment la jeunesse… et nous permettent de lui dire au revoir. De quitter le lieu de tous nos fondements. De s’offrir une page blanche pour tracer l’itinéraire d’une vie, avec ses carrefours, des détours et ses culs-de-sac, mais aussi ses voies insoupçonnées.
L’espace est vécu autant qu’il est traversé : marcher une ville, prendre ses repères, reconnaître les quatre points cardinaux semblent essentiels pour se l’approprier. Comment ce rapport intime à l’espace influence-t-il votre manière de représenter l’Ouest canadien dans votre roman?
L’opposition entre la sédentarité et le nomadisme est la genèse du récit, ce contraste entre le mode de vie de mon père et le mien. La marche, le mouvement circulaire, le va-et-vient, que nous avions en commun, unit tout de même nos trajectoires. Pour moi, l’Ouest canadien est un espace de migration. Et d’errance, parfois. Mais aussi de renouvellement. Et finalement, d’un enracinement profond.
Écrire en français dans une province majoritairement anglophone traverse votre œuvre en filigrane. Comment cette situation linguistique modèle-t-elle votre vision de l’Alberta, et qu’espérez-vous que les lectrices et lecteurs du Québec retiennent de cette francophonie de l’Ouest?
Ici, mon identité culturelle et linguistique se cristallise, prend tout son sens, dans une lutte réelle pour la préserver, la faire grandir et la propager. Je m’épanouis dans les marges, dans cet état minoritaire, dans le terreau riche de la langue française d’Amérique. La cartographie de ma francophonie dépasse les frontières, elle se déploie au-delà des territoires habités; du numérique à la page imprimée, dans l’archive vivante et la tradition orale, dans les traces laissées par les anciennes et anciens et dans nos rêves pour l’avenir.

Alice A. Prophète
Originaire d’Haïti, Alice A. Prophète est professeure au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Elle se spécialise dans la formation des enseignantes et enseignants et les pédagogies inclusives en s’appuyant sur son parcours migratoire. Elle est l’autrice des romans jeunesse Destination Canada : Le froid de l’étranger (Éditions de la Francophonie, 2024) et Myriam, cœur canado-caribéen (2025).
Votre roman aborde l’exil à hauteur d’enfant, avec une grande finesse. Comment avez-vous approché cette expérience migratoire pour qu’elle demeure juste, accessible et porteuse d’espoir pour un lectorat jeunesse?
J’ai voulu saisir ce moment fragile où l’on quitte ce qu’on connaît sans savoir ce qui nous attend. En adoptant le regard d’une adolescente, j’ai privilégié une voix sensible et spontanée, capable d’exprimer le déracinement sans lourdeur. Un langage simple et évocateur permet de rester près de l’émotion et des premières découvertes. L’espoir naît de sa capacité à observer, à questionner et à rêver même dans l’incertitude — montrant qu’on peut se reconstruire sans se perdre, et que ce parcours éclaire aussi ceux qui accueillent.
Dans Destination Canada, le froid n’est pas seulement une réalité climatique : il devient une métaphore du choc culturel, de la solitude et de l’adaptation. Comment ce « froid de l’étranger » façonne-t-il le parcours de Stéphanie?
Ce froid, bien réel, devient peu à peu une sensation intérieure. Il évoque la distance, le silence. Pour Stéphanie, ce froid est aussi un appel : elle doit apprendre à apprivoiser ce climat extérieur autant que les regards, les codes, les silences. C’est à travers les petits gestes d’accueil, les liens tissés lentement, que ce froid se transforme. Il devient un catalyseur de croissance, de résilience.
Votre roman aborde l’identité canado-caribéenne. Comment cette double appartenance — culturelle, géographique — nourrit-elle votre écriture et votre façon d’évoquer la francophonie albertaine?
Cette double appartenance agit comme un prisme. Elle m’invite à porter un regard pluriel sur le monde, à écrire entre les langues, les repères, les mémoires. Écrire la francophonie en Alberta, c’est dire une présence minoritaire, mais vivante, en constante redéfinition. C’est raconter en conjuguant l’héritage et l’avenir, l’enracinement et le déplacement dans une langue commune, mais aux accents multiples.

Stéphanie Bourgault-Dallaire
Autrice polyvalente cultivant autant la fiction adulte que la littérature jeunesse, Stéphanie Bourgault-Dallaire vit à Edmonton. Sa trilogie Abigaëlle et le date coaching (Libre Expression, 2015), Abigaëlle et la séduction prénatale (2015) et Abigaëlle et la retraite amoureuse (2017) a été portée à l’écran par Unis TV. L’autrice se tourne vers la création d’univers magiques et de personnages attendrissants en publiant l’album La fée des points de suture (Les Malins, 2023).
Votre album conjugue magie et gestes de soin, incarnés par le personnage de la fée. Comment ce geste de guérison reflète-t-il votre vision de l’enfance et de la résilience?
Je suis fascinée par la capacité surprenante des enfants à rebondir. En tant qu’enseignante dans une école francophone à Edmonton, je les vois se laisser submerger de tristesse ou de colère, pour ensuite retrouver spontanément leur joie. À l’âge adulte, nous semblons perdre cette faculté de pouvoir tourner la page aussi facilement. On s’abandonne moins à ce que l’on ressent et on reste parfois coincés dans le souvenir d’un événement. La résilience peut naître d’une anecdote farfelue, d’un moment tendre ou d’un brin de magie venu d’ailleurs… C’est ce que cette histoire nous rappelle.
Le récit est tendre, empreint de douceur, avec une grande attention aux détails et aux émotions. Comment construisez-vous cette écriture pour parler aux jeunes lecteurs tout en abordant des thèmes profonds?
L’humour est selon moi essentiel pour aborder des thèmes délicats: il crée une pause nous permettant de sourire, tout en apprivoisant une situation. J’aime également intégrer un dialogue entre les images et le texte pour encourager le lecteur à observer, à déduire et à prédire, ce qui stimule son intelligence émotionnelle.
En tant qu’autrice francophone en Alberta, comment percevez-vous le rôle de la littérature jeunesse dans la transmission de la langue et de la culture auprès des jeunes francophones vivant en milieu minoritaire?
Les enfants ont besoin d’un espace où ils peuvent se reconnaître, se découvrir et construire leur identité culturelle. À travers des histoires inclusives ancrées dans des milieux francophones qui ressemblent à leur réalité, la littérature jeunesse devient un espace où la langue n’est pas que transmise et célébrée; elle inspire nos jeunes à prendre fièrement leur place dans la francophonie.
















