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Dossier

Les libraires craquent

Black Hammer
Jeff Lemire Urban Comics

Black Hammer est l’histoire de héros déchus. Un groupe de superhéros, jadis les protecteurs de Spiral City, se retrouve confiné dans une petite ville rurale pour une raison mystérieuse. Afin de survivre, ils doivent se fondre dans la masse, vivre comme des gens normaux et nier leurs propres natures jusqu’à ce qu’ils trouvent un moyen de regagner leur monde. Sortie de l’imagination très prolifique de Jeff Lemire et mise en image par la plume nerveuse de Dean Ormston, cette histoire d’anti(super)héros nous saisit dès les premières pages. Pas de temps perdu en explications superflues. On plonge directement dans cet univers à la fois familier et étrange et on ne peut qu’être fasciné par le destin de ces héros à l’humanité tout à fait saisissante.

La trilogie du Rempart Sud (t. 2) : Autorité
Jeff Vandermeer Au Diable Vauvert

La Zone X, apparue sur terre il y a trente ans, est un lieu mystérieux protégé par une frontière invisible. La plupart de ceux qui y pénètrent n’en reviennent jamais. Les survivants qui en réchappent sont changés pour toujours. John Rodriguez, alias Control, est le nouveau directeur du Rempart Sud, une agence gouvernementale sur le déclin, censée étudier la Zone X. Entre les rivalités internes et les manipulations qu’il subit de la part de ses supérieurs, il comprend très vite que sa tâche est presque impossible. Second tome de « La trilogie du Rempart Sud », Autorité poursuit la réflexion inaugurée par l’auteur dans le premier volume Annihilation : que vaut la science et la raison humaine lorsqu’elles sont confrontées à l’inconnu total?

Deux balles, un sourire
Jean-Jacques Pelletier Éditions Hurtubise Inc.

Doit-on prendre au sérieux la vidéo d’un groupe écoterroriste inconnu qui menace de s’en prendre à des dirigeants de sociétés minières canadiennes? On le dirait bien quand apparaît un premier cadavre, sourire aux lèvres, bientôt suivi d’un autre. Pour l’inspecteur-chef Dufaux du SPVM et ses jeunes acolytes, déjà à l’œuvre dans le précédent polar de l’auteur, les pressions politiques et médiatiques s’accentuent, d’autant que les meurtriers changent bientôt de modus operandi et que le SCRS se manifeste à son tour… et c’est sans compter d’étranges événements qui visent Dufaux lui-même, victime d’assassinat numérique… Bref, un polar que l’on dévore et qui donne le goût de lire la prochaine enquête de cette surprenante équipe.

L’accusé du Ross-Shire
Graeme Macrae Burnet Sonatine Éditions

Un triple meurtre dans les Highlands d’Écosse en 1869. L’accusé, Roderick Macrae, 17 ans, vit dans un village isolé, soumis à un servage quasi moyenâgeux où la terre est « confiée » à des fermiers moyennant redevances. Révolté par le harcèlement du constable chargé de maintenir l’ordre, le jeune homme a commis l’irréparable… mais avait-il perdu la raison à ce moment-là? C’est ce que la cour se demande. Voilà le contexte de ce polar hors norme présenté sous forme d’un dossier imposant, avec rapports médicaux, comptes rendus de témoignages, récit des événements antérieurs aux crimes et résumé du procès. En filigrane : le portrait désolant de pauvres gens exploités sans vergogne. Finaliste (à juste titre) au prestigieux Man Booker Prize en 2016.

L’amie prodigieuse (t. 4) : L’enfant perdue
Elena Ferrante Gallimard

Dire que la fabuleuse saga d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, se conclut de façon magistrale, c’est être en deçà de la vérité. Mais vouloir résumer ce quatrième tome serait un sacrilège pour tous les fans qui se préparent à le dévorer… Mentionnons simplement que, pendant la trentaine d’années qu’il couvre, les moments de bonheur ne compensent pas, loin de là, les pertes de toute sorte qui s’accumulent. La désillusion amoureuse ramène Elena au quartier, dans le giron de Lila, sa presque jumelle, et les ténèbres de chacune, attisées par de nombreux rebondissements, continuent de nourrir liens étroits et tensions inévitables entre elles. Le tout se termine par un effet de boucle totalement inattendu qui laisse pantois. Brillantissime!

Les seize arbres de la somme
Lars Mytting Actes Sud

Norvège, années 90. Edvard vient de perdre Sverre, le grand-père qui l’a élevé. Il sait que, vingt ans plus tôt, ses parents se sont noyés dans un étang de la Somme, près d’une forêt truffée de grenades de la guerre de 14-18. Il sait aussi que lui-même, porté disparu, a été retrouvé quatre jours plus tard à une centaine de kilomètres de là. Mais cela lui a toujours suffi. Pourtant, quand les pompes funèbres lui apprennent que son grand-oncle, quelques années auparavant, a envoyé un cercueil en bois précieux pour Sverre, il ne comprend plus : cet homme est censé être mort pendant la Seconde Guerre! Commence alors une passionnante chasse à la vérité qui le mènera d’abord aux îles Shetland, puis dans le nord de la France, et le transformera totalement.

Anna Caritas : Le sacrilège
Patrick Isabelle Éditions Les Malins

Vu la rareté des romans d’horreur pour ados, il est important de souligner ceux qui sont de qualité, surtout quand l’auteur est québécois! Anna Caritas, c’est le nouveau projet de Patrick Isabelle, une plongée dans l’angoisse de plus de 320 pages. Avec une maîtrise des codes du genre et une écriture toujours aussi efficace, l’auteur s’amuse à jouer avec nos nerfs, pour notre plus grand plaisir! Vous ne regarderez plus jamais une planche de Ouija de la même manière… Sans tomber dans la surenchère, Patrick Isabelle parvient à clouer le lecteur à son siège, en lui offrant une bonne frousse au passage. Impossible de déposer le roman avant d’avoir lu la dernière page. Et quand c’est fait, on ne veut qu’une chose : plonger dans le tome 2! Dès 12 ans.

Et avez-vous eu beau temps? La perfidie ordinaire des petites phrases
Philippe Delerm Seuil

Delerm, le peintre de parenthèses, nous livre un nuage sur la présomption des locutions passe-partout, celles que l’on glisse furtivement à la fin d’un dialogue aride, que l’on laisse tomber en guise de concession idéologique, que l’on profère pour entamer la conversation ou que l’on échappe par mégarde. Qu’elles sont nombreuses, nos maladresses verbales! Delerm nous invite à nous en rendre compte subtilement, ami en conseillant un autre, au moyen de brefs textes comme toujours parfumés, délicats, lents. C’est un bouquin que l’on croirait lire en plein soleil, assis au jardin, vent de printemps, réminiscence des bonheurs lointains en teintes de sépia. Car, comme nul autre, Delerm sait faire figer la goutte d’eau le long du verre de limonade. 

Lettres à une jeune entrepreneure
Alexandre Taillefer Vlb Éditeur

Ce petit livre très actuel fait partie de la collection « Lettres à un jeune… ». Il y a eu le politicien, le chef, le cinéaste, la journaliste et cette fois la jeune entrepreneure. Qui de mieux placé qu’Alexandre Taillefer, homme d’affaires très en vue, pour nous transmettre avec passion son expertise et ses conseils? À travers neuf lettres destinées à sa fille Daphnée, il démontre que le chemin n’est pas simple pour réussir en affaires. Il faut « un front de bœuf », beaucoup de persévérance, savoir communiquer et surtout savoir se relever. Puisant dans ses propres expériences et sa large vision sociale, l’auteur est sans contredit un mentor très inspirant. À lire pour croire en nous!

L’heure mauve
Michèle Ouimet Éditions Du Boréal

Journaliste bien connue pour ses nombreux reportages fort intéressants dans plusieurs pays conflictuels, Michèle Ouimet nous présente un deuxième roman. Pour donner vie à son personnage principal, elle s’est imposé un court séjour en maison de retraite. De là est née Jacqueline, ex-journaliste au franc-parler. Habitant depuis peu la résidence Le bel âge, celle-ci côtoie des pensionnaires alertes et d’autres « atteints » de maladie. En désaccord avec la directrice de la résidence, elle refuse surtout l’exclusion créée dans cette mini-société. À travers cette histoire, une préposée dévouée nous donne une grande leçon d’humanité.

Martin veut un câlin
David Melling Larousse

Quel bonheur de commencer une journée par un bon câlin! Mais quand on s’appelle Martin et que l’on est un petit ours brun, chercher un câlin devient toute une aventure. Il le souhaite gros, grand et doux. Martin essaie auprès d’un tas de moutons, mais ils n’aiment pas ça du tout! Le hibou le traite d’idiot et le lapin refuse son bisou. Par contre, celui-ci écoute Martin et sait où aller! Par la patte, il conduit celui-ci jusqu’à l’entrée d’une caverne et là, petit ours court se réfugier dans les bras… de sa maman! En prime, l’auteur nous offre à la fin une démonstration de différents câlins. À voir : le câlin sandwich! Attachant et rigolo. Dès 3 ans.

Le grand mort (t. 7) : Dernières migrations
Régis Loisel Vents D'ouest

C’est le chaos, autant du côté du petit que du grand monde où les protagonistes évoluent parmi une multitude de dangers. Les deux mondes, intrinsèquement liés par un fragile équilibre, sont au bord du gouffre et seul Erwan semble pouvoir les sauver. Mêlant fantaisie et récit post-apocalyptique, cette série a tout pour nous garder en haleine depuis le début de sa création en 2007. Dans cet épisode, les auteurs prennent le temps de bien dépeindre l’atmosphère d’effroi et de désordre qui s’installe après l’effondrement respectif des deux mondes et c’est encore une réussite. Je pourrais parler de la qualité graphique, mais j’en aurais pour une éternité! Je vais donc me contenter de dire que tout est parfait, absolument parfait et que si la tendance se maintient, la finale sera magistrale!

Le photographe de Mauthausen
Salva Rubio Le Lombard

Après Maus, j’en ai lu des bandes dessinées sur les camps de la mort nazis. Bien que fort intéressantes, peu arrivaient à me chambouler comme Maus l’avait fait… jusqu’au Photographe de Mauthausen. Curieusement, même si je connaissais la réputation de ce camp, ayant lu quelques témoignages, l’histoire de ce photographe qui osa accumuler des preuves contre ses bourreaux m’était totalement inconnue. Un dessin choquant, mais fort représentatif et un scénario haletant font de ce livre un incontournable sur le sujet. Notez que le complément présenté par divers spécialistes à la fin du livre vous apportera un surplus d’informations non négligeable. Un réel coup de cœur pour ma part et un livre à lire si ce sujet vous passionne.

Les trois jours de Pompéi
Alberto Angela Payot

Vous êtes fans d’histoire, de romans historiques, d’archéologie? Alberto Angela, que j’ai eu le plaisir de découvrir avec Empire : Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche, revient avec la même formule pour nous raconter les trois derniers jours à Pompéi avant l’éruption du Vésuve. L’auteur nous prend la main, nous transporte dans le temps et nous présente des gens qui ont réellement existé, leurs modes de vie, les différents métiers ainsi que les signes avant-coureurs de la catastrophe à venir. Et en parallèle, il nous relate les fouilles, les techniques de moulage des corps pour en apprendre davantage sur les victimes et les interprétations des lieux du drame. Une façon magnifique de se dépayser tout en apprenant!

#Onepotpasta 2
Sonia Lizotte Saint-Jean

Eh bien, à mon grand plaisir, elle récidive! Et j’irais presque jusqu’à dire que c’est encore meilleur que le premier (mais notez qu’évidemment, je n’ai pas tout essayé et qu’il y avait de somptueuses découvertes dans le précédent). Carnivores, végétariens… personne n’est mis de côté pour découvrir cette méthode que j’affectionne pour cuisiner des pâtes. Vous ne connaissez pas le principe? Vous préparez vos ingrédients et vous les réunissez tous dans une casserole. Au moment de l’ébullition, vous faites mijoter le tout en brassant régulièrement pendant le temps prescrit, et tadam! Il ne reste qu’à garnir et à déguster. Les vermicelles aux crevettes et à la sauce aux arachides est un réel délice et les macaronis poulet à l’érable et chipotle également!

Un autre regard (t. 2) : Fallait demander
Emma Massot Éditions

Après avoir enflammé le Web avec ses courtes planches dévoilant les réalités de la charge mentale, Emma récidive avec le deuxième volume d’Un autre regard. Destinée à tous ceux et celles qui désirent réfléchir sur le quotidien des femmes, cette bande dessinée à la fois affligeante et amusante illustre les combats féministes et sociétaux d’aujourd’hui, sans ne rien laisser au hasard : la maternité, le sexe, le genre, la conciliation travail-famille, l’immigration, et davantage. En plus d’illustrer avec brio chacun de ces concepts, l’auteure donne quelques conseils à ses lectrices pour éviter des cas de discrimination au travail, où, bien souvent, les comportements sexistes perdurent. À la croisée des chemins entre l’essai et le guide pratique, Un autre regard nous ouvre les yeux sur des faits bien réels et légitimes, trop longtemps passés sous silence.

Bakhita
Véronique Olmi Albin Michel

Lire Bakhita est une expérience. Notre sensibilité est mise à l’épreuve. Notre foi ou notre mécréance est interpellée. Véronique Olmi, dans ce roman biographique documenté, relate le parcours d’une jeune Soudanaise, enlevée, réduite à une condition d’esclave et maltraitée dans sa dignité humaine. Son corps en sera marqué à vie, mais son âme marquera des milliers d’êtres en carence d’affection. On n’en finit plus de descendre dans l’enfer du mal humain et lorsque Bakhita en remontera, on ne s’étonnera pas qu’il ne puisse y avoir dans cette force que des qualités divines. Les phrases sont courtes, le débit nous saisit dans son rythme, et sous le vêtement des mots, on découvre l’empathie de l’auteure pour cette future sainte. 

Denis Dumas (Morency)
12 mars 2018
Léon Bloy : Écrivain légendaire
Emmanuel Godo Cerf

Connaissez-vous Léon Bloy? L’avez-vous déjà lu? Sinon, préparez-vous à un face-à-face littéraire et littéral choquant. Cette biographie d’Emmanuel Godo nous initie aux influences littéraires et spirituelles de cet écrivain pour qui la pauvreté radicale et la souffrance étaient le quotidien. « Pour écrire, il faut avoir souffert », disait-il. Emmanuel Godo nous fait découvrir les écrits d’un Bloy catholique qui veut que sa parole malmène, réprimande et décrotte son lecteur, ou le réconforte selon le degré de nudité intérieure de celui qui s’y confronte. Il vocifère contre la médiocrité du clergé de cette Église qu’il aime. La littérature de son époque n’est pas en reste. L’air ambiant de cette prose est dense, à couper au couteau. Emmanuel Godo n’est pas dépourvu de verve pour nous le décrire. Donc à lire pour rencontrer un monde culturel et religieux d’une époque sous le regard d’un écrivain original et authentique.

Denis Dumas (Morency)
12 mars 2018
La chanson d’Orphée
David Almond Gallimard-Jeunesse

Claire et Ella ont grandi ensemble et restent, encore à 17 ans, les meilleures amies du monde. Lorsque subitement Ella tombe amoureuse d’Orphée, c’est tout l’univers de Claire et de leur bande d’amis qui est bousculé. Orphée est éthéré, intemporel, mystérieux et fascine tous ceux qu’il croise, laissant flotter une étrange mélopée après son départ. L’auteur reprend ici le mythe d’Orphée et d’Eurydice avec finesse et intelligence, sans le dénaturer. Par le truchement de personnages intenses, on traverse une multitude d’émotions propres aux grandes tragédies, magnifiées par une plume au lyrisme chantant. C’est à une atmosphère onirique parfumée de mythologie que nous convie l’auteur et nous nous laissons volontiers bercer par cette mélodie envoûtante. Dès 13 ans.

Le lac de singes
Élise Turcotte La Courte Échelle

Voici un album aux prémices judicieuses. Le propos derrière l’histoire est tout simple, mais traité de façon si délicate que c’en est touchant. Ici, c’est maman qui déforme les mots, inverse les syllabes et bute sur des expressions courantes. Pilou, lui, comprend bien sa maman et la soutiendra même si parfois elle attire les regards. Par un texte au rythme chantant, tout en finesse, Élise Turcotte livre un récit propice à la fantaisie et aux rêves. Sous le pinceau de Marianne Ferrer, la magie se déploie, le récit se décuple et on se laisse bercer sur le chemin que prend l’imagination des deux créatrices. Un album superbe, drôle autant que doux, qui invite gentiment à s’accommoder de nos petits travers et à les aborder avec humour et compassion. Dès 4 ans.

L’homme aux deux ombres
Steven Price Alto

William Pinkerton poursuit jusqu’à Londres la quête de son père, traversant les quartiers les plus glauques, insistant auprès de l’inspecteur-chef de Scotland Yard pour obtenir tous les sauf-conduits. Son but, retrouver Edward Shade, voleur et fraudeur notoire, qui a également un passé trouble avec son père. Il devra s’acoquiner avec Adam Foole, un dandy cambrioleur haut en couleur et plein de ressources, coiffé de ses deux assistants, un ex-tôlard brut et doux à la fois et une gamine au caractère bien trempé. Price nous guide à travers un dédale de supputations quant à ce mystérieux Edward Shade et nous entraîne dans ce charivari mystérieux, aussi palpitant que fascinant. Une lecture à l’atmosphère inquiétante, où le passé hante le présent.

Marx et la poupée
Maryam Madjidi Héliotrope

Un roman magnifique, à la prose intime, au propos qui chuchote, mais qui nous percute par sa justesse et sa franchise. Maryam Madjidi s’offre, se confie et se raconte avec une fraîcheur qui fait plaisir. Pourtant, la vie n’est pas rose pour qui s’exile et renaît ailleurs, enfant de surcroît, modulé par les choix de ses parents. Elle évoque son désarroi devant cette langue qu’elle a dû apprivoiser et celle qui l’a façonnée, qu’elle oublie, faute de ne l’entendre e part. Elle relate avec tact le poids de l’héritage enseveli, étouffé, des enfants issus de l’immigration. Madjidi s’amuse, aussi, des ambiguïtés propres à sa double identité. Grâce à ses anecdotes parfois drôles, parfois graves, elle nous livre un récit puissant et léger tout à la fois.

L’inextinguible : Entretiens avec Paula Singer
Maxime Olivier Moutier Hamac

Il est facile d’allumer un feu et encore plus facile de le regarder brûler. Moutier le pyromane, dont on peut fort probablement encore entendre les échos du fou rire, s’est livré pour nous à un exercice ayant tous les attributs d’une entreprise de brouillage s’abreuvant à la fontaine du narcissisme, certes, mais d’un narcissisme assumé, recherché, planifié, construit et élevé au rang d’incarnation littéraire formelle. S’inventer une interlocutrice assez naïve et pâmée pour écouter sans broncher les énormités tapies au fond du larynx d’un ersatz de soi-même et truffer son œuvre d’allusions subtiles quoique révélatrices à Lacan, quand même, il fallait le faire : ou plutôt, c’est tellement gratuit que c’en devient presque séduisant. En fétichisant son dire, agalma suprême, Moutier fâche autant qu’il laisse coi. Un livre étonnant.

Pactum salis
Olivier Bourdeaut Finitude

Après le succès retentissant d’En attendant Bojangles, le défi était de taille et la barre très haute pour Olivier Bourdeaut. Le voici qui réapparaît là où on ne l’attendait pas avec ce roman au ton très différent de celui de son premier. Au lendemain d’une solide brosse, Jean, un agent immobilier en vacances, se réveille au cœur d’un marais salant sous l’œil désapprobateur d’un paludier vexé de l’outrage perpétré à son ouvrage. Voulant se racheter, le pochetron invite l’ouvrier au restaurant où, après moult verres, il finit par s’engager à travailler pour celui-ci. L’amitié teintée d’animosité liant les deux hommes forme la trame de fond de cette histoire aussi originale qu’insolite. Un livre qui confirme le talent de romancier de l’auteur.

With the Beatles : 25 ans de reportages, entretiens et chroniques
Jérôme Soligny Glénat

Un authentique connaisseur de l’univers beatlesque a rassemblé pour nous vingt-cinq ans de reportages, d’entretiens et de chroniques sur le meilleur groupe du monde. Des entrevues réalisées entre 1992 et 2017 avec, entre autres, George Martin, Tony Sheridan, Ken Scott, Pete Best, Jeff Lynne, Sean Magee et Jonathan Clyde. Si ces noms ne vous sont pas familiers, c’est qu’assurément la lecture de ce livre saura vous en apprendre davantage sur les Beatles eux-mêmes, mais aussi sur leur entourage, leur héritage, les différentes moutures de leur discographie, leurs projets solos, etc. Un livre très fouillé qui réussit à ajouter quelque chose de pertinent à la somme déjà immense d’écrits consacrés au groupe, ce qui est déjà pratiquement un exploit en soi.

Et si l’amour c’était aimer?
Fabcaro Fabcaro 6 Pieds Sous Terre

La belle Sandrine et le riche homme d’affaires Henri forment le couple idéal. Jusqu’au jour où Michel, livreur et rocker à ses heures, frappe à leur porte… Incompréhensible pour certains, Fabcaro n’en reste pas moins un génie incontestable de l’humour pour les autres (dont je fais partie)! Après l’hilarant Zaï zaï zaï zaï, il nous revient avec un pastiche de roman-feuilleton dont il reprend parfaitement la forme (dessin réaliste et statique, personnages inexpressifs, phylactères anguleux, typographie sans imagination, phrases creuses) simplement pour pouvoir en détourner les mécanismes et clichés à l’eau de rose. Monument d’humour absurde, délirant, drôle à chaque page, Et si l’amour c’était aimer? est déjà une des meilleures BD de l’année!

Anne-Marie Genest
15 mars 2018
Ma chanson préférée
Pierre Labrie Éditions Espoir En Canne

Les dimanches matin de la petite Rose sont toujours remplis de musique, quel que soit son style. Avec son papa et sa maman, elle découvre autant de pas de danse au gré des paroles chantées et des différents instruments de musique. Et lorsque vient le soir, tout son être rempli de cette poésie musicale tombe dans les bras d’un Morphée qui doit sûrement jouer de la lyre pour elle. Voilà ici un album tout mignon tout en ritournelles de mots et aux images des plus amusantes. Les auteurs couvrent habilement une panoplie de styles musicaux allant du blues au heavy métal en passant par le country et le disco. Et en citant des artistes importants de chaque style, autant québécois que d’ailleurs, cela en fait un petit ouvrage de découvertes des plus agréables. Dès 4 ans.

Mister Playoffs : L’histoire de Daniel Brière
Martin Leclerc Éditions Hurtubise Inc.

Jouer dans la LNH est l’ambition de tout joueur de hockey désirant faire carrière dans le domaine, mais peu d’appelés sont élus au bout du compte et c’est d’autant plus difficile lorsqu’on est un joueur de petit gabarit. Il faut alors avoir du cœur aussi grand que la patinoire et Daniel Brière est de cette trempe. Après des débuts difficiles à Phoenix, le Gatinois a connu ses heures de gloire par la suite à Buffalo et à Philadelphie. Bien que plusieurs joueurs québécois mériteraient une biographie, Daniel Brière est un choix judicieux et l’auteur retrace habilement le parcours unique de ce véritable gentleman, devenu père de trois garçons à un jeune âge et ayant la finesse d’un homme sachant très bien s’exprimer autant en mots que sur patins.

Écoute la ville tomber
Kae Tempest Rivages

Des rues de South Londonexsude un sentiment de frustration et de désillusion. Pour Harriet et Becky, trafiquantes à la petite semaine, l’avenir semble irrémédiablement bouché; chaque déjeuner à la kétamine occulte davantage leurs aspirations et leurs rêves. La solution est à portée de main, évidente de simplicité et pourtant si complexe à atteindre. Avec ce premier roman, la talentueuse rappeuse britannique explore sensiblement les mêmes thèmes posés par son œuvre musicale : cynisme ambiant, solitude aliénante, triomphe de l’apparence et accumulation compulsive des richesses. Petit plus pour les amateurs de sa musique, une écoute attentive de Everybody Downétoffera davantage la psychologie et le passé de Harry, Becky, Pete et Léon.

L’amour, c’est…
Diane Adams Éditions Scholastic

C’est l’histoire d’une petite fille qui va apprendre, par l’entremise de ses aventures avec un caneton, qu’aimer ne veut pas dire posséder. Que malgré tout l’amour qu’on éprouve pour l’autre, on ne peut l’empêcher d’être qui il est, de poursuivre sa route de son côté. L’amour, c’est accepter que l’autre ait besoin de liberté, c’est le laisser s’envoler. L’amour, c’est les rires et l’absence, c’est les souvenirs et l’espoir. L’amour, c’est… c’est un album touchant à lire aux plus jeunes et à glisser entre les mains des plus vieux. Dès 3 ans.

La singularité du vivant
Miguel Benasayag Humensis

Dans ce manifeste, Miguel Benasayag critique l’idéologie du « tout est information » qui anime les transhumanistes. Pour ces derniers, il est possible de traduire les processus qui régissent le vivant en algorithmes et de les stocker dans des ordinateurs. Le philosophe argentin considère quant à lui qu’il existe une différence fondamentale entre le vivant et l’artefact. Sa démonstration s’appuie sur un modèle, baptisé « Mamotreto » (terme provocateur signifiant « n’importe quoi » en espagnol), qui distingue trois niveaux : celui des agrégats physico-chimiques, le champ biologique et celui des mixtes (qui comprend la culture et la technique). Benasayag nous convie ainsi à repenser l’hybridation de l’homme à la technique dans un sens qui respecte ses particularités et ses limites.

Je ne sais pas penser ma mort
Marisol Drouin La Peuplade

Auteure du roman Quai 31 (2011), Marisol Drouin propose cette fois un « essai intime ». Dans ce journal de non-création d’un roman, ce cahier de notes rageur, l’écrivaine aborde avec une saisissante vulnérabilité l’écriture ainsi que ses sources et ses entraves, la maternité, le féminisme, les privilèges, le néolibéralisme, la sexualité, la maladie et la mort. Le sentiment d’urgence entraîne une pensée fulgurante qui, par de brefs chapitres, revient sur elle-même pour dégager de nouvelles brèches. Ce récit, qui se veut notamment une forme de résistance au temps et aux pressions de la société marchande, entraîne le lecteur dans la désobéissance, car, à tout le moins on aime le croire, « lire est une action immensément violente, dissidente ».

Les dieux du tango
Carolina De Robertis Cherche Midi

À 17 ans, pleine d’espoir et un violon ancestral en main, Leda quitte son village italien afin de rejoindre son mari à Buenos Aires. Apprenant la mort de ce dernier et, incidemment, de ses rêves, elle expérimente les nuits torrides d’Argentine en empruntant les vêtements du défunt; elle peut donc jouer du violon au sein d’un groupe. Elle découvre ainsi une sensualité dont elle ne soupçonnait pas l’existence, une liberté des sens qui l’entraîne vers l’apprivoisement de sa véritable nature, la plus intime qui soit. Carolina de Robertis joue avec son personnage comme un musicien s’amuse avec son instrument de musique. Elle fait vibrer une jeune femme qui découvre sa sexualité et son attirance pour les femmes et introduit cette réalité avec compassion, sans pudeur. Les dieux du tango pulse de couleurs innovantes, chaleureuses et envoûtantes.

L’allumeuse
Suzanne Myre Éditions Marchand De Feuilles

Suzanne Myre nous présente ici douze nouvelles qui mettent en lumière des personnages qui ne laissent rien paraître de leurs vraies natures. Ces histoires ont toutes en commun, outre leurs personnages écorchés, Montréal-Nord, le quartier où l’auteure a grandi. L’allumeuse nous présente Annabelle, 12 ans, qui a été la victime des mains baladeuses du bedeau de l’église. Quand ce dernier quitte ses fonctions sans explication, dans l’incompréhension, la jeune allume un incendie à l’église. Elle recroise cet homme lorsque sa mère lui présente comme son nouvel amoureux; dès lors, sa colère et son goût de vengeance guideront ses actions. L’auteure nous fait passer à travers une multitude d’émotions, son humour sarcastique et ses finales inattendues nous donnent envie de passer vite à la nouvelle suivante.

Une histoire d’amour
Gilles Bachelet Seuil Jeunesse

C’est l’histoire de la rencontre de Georges et de Josette. Lui est sauveteur à la piscine, elle pratique la nage synchronisée. Leurs destins se croisent et c’est le début de leur histoire d’amour. On nous raconte leur première rencontre, leur mariage, leur quotidien dans leur petit nid d’amour et puis on y découvre leur famille. Cette histoire simple pourrait être banale, mais est loin de l’être. Elle donne vie à deux gants de vaisselle, un jaune et un rose, dans des scènes sorties tout droit d’une maison de poupée. Les illustrations de ce livre contiennent tellement de détails amusants que même après plusieurs lectures on y fait encore des découvertes. De magnifiques instants de la vie à deux qui feront sourire petits et grands. Dès 5 ans.

Le peuple rieur : Hommage à mes amis innus
Serge Bouchard Lux Éditeur

Grand ami du peuple innu depuis le début de ses recherches en 1970, Bouchard livre ici un ouvrage faisant écho aux Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu (Boréal, 2004). Alternant entre le récit anecdotique et la vulgarisation historique, l’anthropologue offre une plongée intime au cœur d’une nation de laquelle tout Québécois gagne à apprendre, ne serait-ce que par sa résistance à l’américanisation, son respect de la régénération naturelle ou encore de la proximité entre sa langue et sa culture qu’elle nomme respectivement innu-aimun et innu-aitun. Le peuple rieur est un livre rempli de richesses : ce sont plus de vingt-cinq photographies et images, ajoutées à plusieurs témoignages de Champlain, de Cartier et de Le Jeune, qui ornent ces quelque 300 pages.

Une fois dans ma vie
Gilles Legardinier Flammarion Québec

Troquant une partie de son humour maintenant légendaire au profit d’une prose réaliste et sensible, Legardinier interroge cette fois-ci ses personnages autour d’une question fondamentale : pourquoi vit-on? Tour à tour, les membres d’une troupe de théâtre qui peine à rester sur pied livreront leur réponse comme un véritable cri du cœur. En toile de fond à cette ambiance théâtrale où le partage d’émotions prime, on y découvrira les doutes d’Eugénie, les legs familiaux de Maximilien, la prise de conscience de Céline, l’éveil amoureux de Juliette, la sincérité de Victor et la résilience de Laura. C’est qu’Une fois dans ma vie s’intéresse non seulement à notre vulnérabilité, mais aussi aux réactions que chacun offre en réponse à cette vulnérabilité.

Crépuscules
Joël Casséus Le Tripode

Crépuscules, c’est la rencontre de huit réfugiés dans une zone clandestine, près d’un pays qui n’est pas nommé et déchiré par la guerre. Toujours inclassable, l’œuvre singulière de Joël Casséus trouve ici un sens, une appartenance. Un texte exigeant, mais l’auteur réussit à donner une voix, un sens à ce que vivent ceux qui doivent tout abandonner. Truffé de petits moments poétiques et lumineux entrecoupés de phrases où la haine et la peur se profilent pourtant, ce roman de Casséus est prenant et émouvant, à la fois par la violence et la rage qu’il transpose que par la luminosité et l’espoir qu’il inspire… Maintenant, il reste l’attente que ce crépuscule nous amènera vers un jour meilleur!

Grosse
Lynda Dion Hamac

L’auteure, qui nous a déjà donné trois romans fort remarquables, nous revient avec un livre qui aborde le sujet du corps et d’une relation conflictuelle avec celui-ci. Toujours dans la veine de l’autofiction, elle porte ici un regard peu tendre sur son enveloppe corporelle. Elle se trouve grosse. Pratiquement invisible, elle devient la convoitise des hommes lorsqu’elle se met à maigrir! Le texte de l’auteure est basé sur ses réflexions sur ce corps qui semble la contrôler. Elle tente de lui tenir tête. C’est parfois cru, souvent touchant, mais toujours vrai. Un récit qui ne laisse personne indifférent. Lynda Dion propose ici ce qui se révèle être assurément son meilleur roman.

Hôtel Lonely Hearts
Heather O'neill Alto

Dans ce beau et grand roman, l’auteure montréalaise nous raconte l’histoire de Rose et de Pierrot, deux enfants abandonnés. C’est derrière les murs d’un orphelinat dirigé par des religieuses que leur grande histoire d’amour s’amorce. Les sentiments de romantisme, d’ambition et même de convoitise qui habitent ces enfants enivrent le lecteur dès les premiers chapitres! Ils se retrouveront séparés, mais leur histoire va tout de même se poursuivre, dans des lieux plus ou moins louches et même inquiétants, quelques années plus tard. Découvrez le Montréal des années 30, sous cette plume vive, élégante et sensuelle, magnifiquement traduite par Dominique Fortier. Un grand conte pour adultes. Sublime!

Le goupil
Éric Mathieu Éditions La Mèche

Ce superbe roman nous plonge dans la France du milieu des années 40. Après la Deuxième Guerre mondiale, le pays tente de se reconstruire, mais ce n’est pas facile. La douleur, la crainte et la méfiance rôdent… tout comme ces personnages mystérieux qui errent dans les parages d’Émile, jeune garçon allumé, mais dont l’apparence physique rebute les villageois. Il est en quête de vérité. Qui est son père? Quelle est sa place dans ce monde? Autour d’aventures de toutes sortes et avec ce talent fascinant qu’a Éric Mathieu pour raconter une histoire, il nous en présente une tout à fait captivante. Après un premier roman noir bien reçu par les lecteurs et la critique, l’auteur nous propose une aventure aux antipodes de celui-ci, tant par le thème que par l’univers qui s’en dégage, avec sa plume assurée et vivante!

La montagne de livres
Rocio Bonilla Editions Père Fouettard

En tant que libraire, mon plaisir coupable a toujours été les albums jeunesse. Habituellement, les illustrations m’attirent en premier lieu, ce qui me pousse à lire l’histoire qui contient souvent ce double sens que seuls les adultes peuvent percevoir. La montagne de livres est la parfaite combinaison des deux. Nous rencontrons le petit Lucas qui a comme plus grand souhait de voler. Alors qu’il prend tous les moyens pour y parvenir, il échoue constamment. Jusqu’au jour où sa mère lui dépose un livre entre les mains. Puis, il comprend qu’il peut s’envoler tout en gardant ses pieds ancrés au sol. Véritable coup de cœur pour cet album qui véhicule un message crucial dans le développement d’un enfant, soit celui de la reconnaissance du pouvoir de leur imagination.

L’étranger à ma porte
Saskia Sarginson Marabout

Saskia Sarginson a toujours eu le pouvoir de me transporter dans l’univers de ses livres. L’étranger à ma porte ne fait pas exception à la règle puisqu’elle nous plonge dans l’ambiance d’une petite communauté située dans un milieu campagnard. Eleanor, une récente veuve, dirige cette intrigue basée sur les préoccupations de notre époque, entre autres la question des migrants et des réfugiés ainsi que les difficultés économiques. Alors que cette dernière se trouve entre deux hommes tout aussi différents l’un de l’autre, les questionnements en ce qui concerne la mort de son mari s’éclaircissent peu à peu. Toujours avec cette même volonté de livrer un thriller psychologique à la hauteur, l’auteure parvient toutefois à glisser une jolie histoire d’amour parmi cette noirceur : une rose parmi les épines.

La femme à la fenêtre
A.j. Finn Presses De La Cité

Anna vit seule, séparée de son mari et de sa fille. Elle est atteinte d’agoraphobie sévère et vit donc recluse avec pour seule compagnie des bouteilles de merlot et son appareil photo. Elle dit avoir été témoin d’un crime chez ses voisins d’en face. Mais le cocktail alcool et médicaments ne permet pas de rendre crédibles ses affirmations. A-t-elle raison? A-t-elle tort? On prend vraiment conscience de son angoisse, on vit avec elle, on boit avec elle, on doute d’elle. Elle n’a pas fini de vous surprendre.

L’homme craie
C.j. Tudor Flammarion Québec

Chacun revit sa propre enfance avec ce roman. L’époque de la bande, des voisins, de certains parents que l’on trouvait étranges parce que juste un peu différents des nôtres. Les codes secrets qu’on s’inventait. Mais dans ce thriller à l’intrigue captivante, les enfants ne sont pas innocents et c’est à l’âge adulte qu’il va falloir régler ses comptes. Raconté sur deux périodes (le narrateur a 12 ans ou est dans la trentaine), ce roman révèle que lorsqu’il est question de souvenirs, la réalité peut devenir terrible.

Rhâââââ… Lovely & Gnagna… : L’intégrale
Gotlib Fluide Glacial

Cette intégrale de Gotlib réunit les trois tomes de Rhââ Lovely et les deux tomes de Rhâ-Gnagna. Cet ensemble d’histoires loufoques est issu des premières publications de L’Écho des savanes et de Fluide glacial, deux mensuels de bandes dessinées humoristiques cofondés par Gotlib dans les années 70. Bien que les blagues puissent parfois rappeler l’humour d’un gamin de 9 ans, Gotlib parvient à lier des illustrations dynamiques et éclatées à des textes drôles et intelligents, abordant les tabous et les sujets interdits dans les autres magazines de l’époque. Ainsi, scatologie et psychanalyse font bon ménage dans l’univers déjanté de Gotlib et la critique sociale donne prétexte au gore et à la pornographie.

Frédéric Thériault
3 avril 2018
Dead Inside
John Arcudi Delcourt

Ils sont sans doute fort rares ceux qui, parmi nous, ont eu la malchance de vivre de première main l’horreur de l’univers carcéral. Et, ma foi, c’est tant mieux. Toutefois, ne pas directement expérimenter une réalité ne signifie pas ipso facto nous y désintéresser, au contraire. C’est là, à mon avis, ce qui confère à une bande dessinée comme Dead Inside une plus-value qui transcende le plaisir de lecture, pourtant ici omniprésent : on se divertit, certes, mais on comprend également les rouages d’un monde qui nous est sinon passablement inconnu. Bref, au-delà d’un scénario très bien mené et d’un excellent dessin, ce comics vous immergera sans pitié dans la violence d’une existence passée derrière les barreaux. À vos risques, mes forçats!

Edouard Tremblay
3 avril 2018
La légende du héros chasseur d’aigles (t. 1) : La loyauté des armes et du sang
Zhiqing Li Urban China

On retrouve dans La légende du héros chasseur d’aigles ce souffle épique et grandiose caractérisant les grands récits fondateurs chinois. Non par hasard d’ailleurs, puisque l’auteur du roman duquel on a ici adapté l’œuvre est, à juste titre, reconnu pour ses romans-fleuves « à la Dumas ». Ainsi, dans la tradition de classiques comme Au bord de l’eau ou la Geste des trois royaumes, ce manga à grand déploiement nous propose un vaste enchevêtrement de personnages fabuleux, de destinées grandioses et d’événements phares, le tout sur fond d’héroïsme, de conquêtes et d’exploits guerriers. Sans oublier l’apport du graphisme riche et détaillé de Li Zhiqing, un vieux routier du genre, qui donne à l’ensemble quelque chose comme un parfum d’éternité…

Edouard Tremblay
3 avril 2018
Massacre des Innocents
Marcu Biancarelli Actes Sud

Au terme du dernier roman de M. Biancarelli, on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain malaise en regard de la nature profonde du genre humain en général – et de la sienne en particulier. C’est dire comment l’auteur, qui manie la plume comme un horloger ses instruments, sait s’y prendre pour remuer son lecteur, le secouer dans ses fondements et l’obliger à des questionnements aussi troublants que nécessaires. Sur fond d’art, de sang, de vices et d’espoirs, on se retrouve donc quelque part entre Les révoltés de la Bounty et Sa Majesté des mouches, l’esprit en proie au doute : qu’est-ce que le Mal? D’où vient-il? Doit-on y succomber pour y survivre et si oui, au nom de qui, ou de quoi? Une lecture qui nous suit longtemps, très longtemps…

Edouard Tremblay
3 avril 2018
Le ministère du Bonheur Suprême
Arundhati Roy Gallimard

Anjun, vieille hijra, un « Lui qui est une Elle », fait d’un cimetière du vieux Delhi son foyer, et, de ce foyer, une maison d’invités, accueillant les âmes à réparer d’une guerre sans fin au Cachemire – un employé de morgue se faisant appeler Saddam Hussain, ou un bébé noir rescapé d’une rébellion au Kerala. C’est toute l’Inde, et ses contrastes, qui s’invite dans ce roman d’Arundhati Roy, où tourbillonnent amour et humour, cruauté et excentricités, où les arbres en inox brûlent les yeux et où les grèves de la faim durent plus de onze ans. De ce foisonnant récit se dégage surtout ce permanent soupçon d’espoir, de sagesse, cette leçon sur l’art du bonheur : « les choses s’arrangent à la fin ».

Au soleil couchant
Sok-Yong Hwang P. Picquier

Hwang Sok-Yong, ambassadeur de la littérature coréenne, a une vie digne d’un grand roman. Né sous l’occupation japonaise, il a également combattu pendant la guerre du Vietnam. Engagé, cet écrivain rêve de démocratie et de liberté. Ce dernier roman ne fait pas exception. Les deux protagonistes ne se connaissent pas et racontent, à tour de rôle, leur vie en Corée. Park Minwoo, directeur d’une grande agence d’architecture, revient sur son enfance. Il incarne un modèle de réussite en s’étant sorti de la misère. Quant à Jeong Uhee, elle peine à payer ses factures malgré l’accumulation de boulots. Avec brio, l’auteur dénonce un système dans lequel nous sommes prisonniers et impuissants. Sans aucun doute, ce roman fait écho à nos sociétés capitalistes.

Agonie
Mark Beyer Cambourakis

La vie semble s’acharner sans arrêt sur le couple formé par Amy et Jordan. Non seulement perdent-ils leur emploi, mais ils connaîtront également l’inconfort de la prison, seront victimes d’une tentative d’assassinat et même mangés par un poisson! À travers les aventures rocambolesques du couple, Mark Beyer dresse un portrait du désenchantement de la vie urbaine. Artiste reconnu de l’underground américain, Beyer pousse l’absurde dans ses retranchements et nous oblige ainsi à remettre en perspective chacun des épisodes d’Agonie. Le style graphique rappelle les ouvrages pour enfants, ajoutant ainsi une épaisse couche de malaise au récit. Un petit bijou de la bande dessinée indépendante américaine.

Legenderry : L’aventure steampunk
Bill Willingham Graph Zeppelin

C’est en partant à la recherche de sa sœur Sonja que la belle Magna Spadarossa se retrouve poursuivie sans relâche par un cortège de malotrus. Afin de découvrir les raisons de ces attaques, elle trouvera de l’aide auprès de grands héros tels que Green Hornet, Zorro ou encore Flash Gordon. Si Legenderry ne peut qu’évoquer les fameux gentlemen extraordinaires de Moore, le récit, écrit par Bill Willingham, est mené dans un tout autre style. L’action se déroule à grande vitesse et le tout est dynamisé par les superbes dessins de Davila. Son style est une lettre d’amour au steampunk et à cette galerie truculente de personnages plus grands que nature. Un très bel hommage à des classiques incontournables.