Intriquant avec brio désirs, ambitions et regrets, Stéphanie Labbé expose avec férocité et humour noir la brutalité hypocrite des grands départements de ressources humaines, bras armés du patronat, prêts à renvoyer machinalement des employés comptant plusieurs décennies de service. Elle explore également les abysses dans lesquels peut nous plonger le désir inassouvi de la parentalité ainsi que la manipulation par la décrédibilisation (gaslighting). Résolument féministe, elle traite également des violences faites aux femmes par leur propre conjoint. On grince des dents, on serre les poings, on rit jaune jusqu’au glaçant dénouement dont on ne sort pas indemne. La rythmique est impeccable, la structure implacable et le propos fondamental.
Les libraires craquent: Poésie et théâtre
De mauvais augure
Je suis à peu près certain que, lorsque Erika Soucy mettait en œuvre les premières esquisses de son recueil de poésie De mauvais augure, elle ne connaissait pas encore toute l’ampleur de la noirceur politique qui entacherait le monde actuel. Ce livre se situe entre l’annonciation des maux les plus terribles, avec quelques traces d’eschatologie, et la lettre adressée à un fils — mais aussi à l’humain en général — qui souhaite survivre au climat ambiant. Une lettre d’amour et d’espoir, mais qui demande aussi d’avoir toujours sa poésie bien aiguisée, car on ne sait jamais quand on devra s’en servir.
Le volcan
Mai 1980. Bird, une volcanologue, se rend au pied du mont Saint Helens quelques jours avant son éruption afin de l’étudier. Il s’agit de son premier contrat depuis quelques années. Elle y fait la rencontre de Truman, un octogénaire habitant à côté de ce volcan depuis toujours. Celui-ci refuse de croire qu’il y a bien de la lave qui s’apprête à se déverser sur sa demeure. Les deux cohabitent dans la maison de l’homme et apprennent à se connaître, réalisant qu’ils ont beaucoup plus en commun qu’il n’y paraît. Pièce de théâtre aux mille et une nuances, Le volcan traite de sujets sensibles tels que la violence conjugale faite aux femmes. La beauté et la justesse des mots rendent les personnages saisissants et attendrissants.
Sirventès : Poésies au gaz lacrymogène
Anne Archet revient plus irrévérencieuse que jamais dans ce recueil incendiaire. L’écriture coup-de-poing démonte le système, tout le système : capitalisme, colonialisme, patriarcat, nationalisme, cishétérosexisme, travail, médias et j’en passe, rien de notre ère au fascisme galopant n’est épargné. Supposément satirique, mais l’est-ce vraiment? « Quand le fascisme viendra / Il ne vous dira pas que tout cela / Implique nécessairement / Des polices militarisées / Des chasses au faciès / […] Il ne le dira pas / Car il sait trop bien / Que ce n’est que / Par les bons citoyens / […] Que le fascisme peut advenir » Y pleure-t-on de rire? / De désespoir? Ou est-ce la fumée des lacrymos qui finit par nous atteindre même si nous ne pensions jamais être les prochaines victimes de la police?
Janette
Janette, de Rébecca Déraspe, est une œuvre inspirée d’une rencontre entre Janette Bertrand et la dramaturge, un petit bijou, mettant en avant l’expérience de Déraspe, qui arrive à faire un panorama captivant de la vie et de la carrière de la centenaire, tout en braquant le projecteur sur ses réalisations féministes et sociales. Sa jeunesse, sa vie familiale, son rapport aux hommes et à la sexualité ainsi que sa carrière sont des aspects abordés avec franchise. La pièce est fluide et les interactions de la troupe ajoutent de la dimension grâce à leurs questions qui permettent les transitions entre les différents sujets et époques. Lire Janette, c’est redécouvrir la femme et tout l’impact positif qu’elle peut avoir eu sur notre société.
Je suis un songe de liberté
La première chose qu’on peut dire du recueil de Ketty Nivyabandi Je suis un songe de liberté, c’est qu’il s’agit d’un texte d’une grande humanité. De l’humanité dans ce qu’elle a à la fois de plus noble, dans sa résistance farouche au découragement, à la peur, à l’oubli, mais aussi dans ce qu’elle a de plus simple, comme le désir de liberté qui entre en conflit avec le besoin d’amour. La lecture coupe le souffle, nous fait nous esclaffer, et nous émeut aussi, d’un poème à l’autre. Le tout se lit comme une grande œuvre, d’une résistante, d’une militante, oui, mais encore plus, d’une grande humaine, au cœur toujours vulnérable, qui continue de faire son chemin, sans perdre son humanité.