Les libraires craquent: Littérature étrangère

Un printemps au goût de mochi
Sawako Natori Le Bruit Du Monde

J’ai été surprise par la lecture de ce roman si… enveloppant. Premièrement, j’ai adoré la plume poétique de l’auteure : il y a des citations mémorables à chaque chapitre. Deuxièmement, l’histoire : une petite librairie mystérieuse où chaque client entre avec un problème et en ressort avec une solution, c’est-à-dire le livre parfait pour lui. Ça frôle la réalité! Finalement, le personnage principal : complexe, humain, facile à adopter. J’ai aimé son dilemme intérieur et le parallèle entre une librairie indépendante et une librairie de grande surface. En tant que libraire, ce livre a vraiment touché les bonnes cordes.

Éclaircie
Carys Davies La Table Ronde

En 1843, sur une île perdue au large de l’Écosse, Ivar, dernier habitant, vit en ermite avec un cheval, une vache, des poules et quelques moutons. Le propriétaire de l’île souhaite la rentabiliser par l’élevage de moutons pour commercialiser la laine. John Ferguson, un pasteur sans le sou transportant un fusil dans ses bagages, est chargé d’exproprier Ivar, mission pour laquelle il sera bien payé. Rendu sur l’île, John s’installe dans une cabane destinée aux employés, fait un petit tour et tombe d’une falaise. Les choses ne se passent pas comme il avait prévu. Mary, la femme de John restée sur le continent, s’inquiète du sort de son mari. S’ensuit une séquence d’événements. Le lecteur est tenu en haleine tout le long de la lecture de ce court roman audacieux et captivant.

La Sorcière de Lune
Marlon James Albin Michel

Racontant sensiblement la même trame générale que Léopard noir, loup rouge, ce livre est un jeu sur les perceptions radicalement divergentes que l’on peut avoir de mêmes événements. Poursuivant ce kaléidoscope des vérités irréconciliables, James centre son récit sur une figure particulièrement énigmatique de la compagnie précédemment présentée : la Sorcière de Lune. Figure féministe ambiguë, dotée d’énormes pouvoirs dont elle doit elle-même se méfier, elle pourfend les maris à la main lourde et les violeurs impénitents. Elle va se retrouver mêlée à une chasse au tyran divin, une lutte globale pour la mémoire et le libre arbitre. Les réflexions sur la nature du pouvoir, les questions de genre et la lutte des classes nourrissent cette épopée.

Quatre jours sans ma mère
Ramsès Kefi P. Rey

Mais quelle mouche a bien pu piquer Amani, femme de ménage à la retraite, qui vient de « fuguer » en laissant le message : « Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai »? Pour Hédi, son mari, c’est l’insulte suprême, qui doit demeurer ignorée des voisins. Pour Salmane, leur fils de 36 ans qui vit toujours chez eux, dans une cité de banlieue française, c’est un séisme! Il a toujours cru à l’histoire familiale racontée par ses parents. Mais le voilà qui s’interroge, cherche des contacts de sa mère… et réalise assez vite qu’on lui a raconté des bobards sur ce qui les a amenés à quitter la Tunisie. Devrait-il aller là-bas pour découvrir la vérité? Un roman tout en tendresse, avec ses pointes d’humour et de sensibilité, un beau moment de lecture!

Allô la Place
Nassera Tamer Verdier

Il y a des lieux qui existent pour faire apparaître la parole. Pour la faire transiter même. C’est le cas des fameux taxiphones, ces boutiques disséminées un peu partout dans les grandes villes permettant l’accès téléphonique vers l’ailleurs. S’ils tendent à disparaître, avec l’arrivée des forfaits cellulaires avantageux, les taxiphones savent se réinventer au gré des avancées technologiques et demeurent toujours actifs. Née au Havre, Nassera Tamer enquête sur ces espaces de transition qui servent de port d’attache pour bien des gens. Si elle s’y intéresse autant, c’est que là persistent encore les doux relents du temps d’avant. Avec Allô la Place, la Franco-Marocaine fait un portrait très intimiste de ces endroits où les histoires circulent librement. Elle peut s’immerger dans les récits des autres et même parfois entendre des bribes de darija. La langue marocaine, que Tamer baragouine et perd tranquillement, reste le lien ténu le plus tangible avec la culture de ses parents. Verdier publie ici un touchant premier roman sur le terrible besoin de communiquer et l’empêchement même d’y arriver.

Je voulais vivre
Adélaïde Clermont-Tonnerre Grasset

L’autrice a imaginé la vie de Milady la méchante, personnage issu du roman Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. Bussy 1609, Anne (Milady) âgée de 6 ans ou 7 ans, frappe à une porte du presbytère que le père Lamandre n’utilisait jamais. À voir l’état dans lequel est l’enfant, il y a eu un drame. Le père prend la fillette sous son aile. Soixante-quatre ans plus tard, Maastricht, le 10 juin 1673, c’est d’Artagnan qui racontera à son aide de camp Philippe de Saint-Chamas la vie de Milady, cette femme qu’il a aimée et qui l’a fait souffrir, personnage féminin fort, aux multiples noms, qui a dû lutter « pour sa survie, pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté ». Récit touchant, épique, empreint de vengeance et de justice. Un livre d’une écriture magnifique. Prix Renaudot 2025.